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Retour à la case départ

Retour à la case départ

Auteur: John Philip Arm Sr.

Un calibre Jones de précision, né à Schaffhouse.

Mr. Jones a dû jeter l’éponge, le célèbre horloger de Boston est de retour aux Etats-Unis. Son ambitieux projet mené en Suisse a capoté. A qui la faute? Florentin Arioso Jones nous livre ses explications. Les responsabilités n’ont pas de nationalité, mais les frontières sont un frein au progrès.

Nous avons suivi votre parcours avec beaucoup d’intérêt, jusqu’à la récente faillite de votre société ici à New York, après votre retrait de l’International Watch Company Schaffhausen. Pour être franc, nous n’avons pas toujours compris certaines de vos décisions. A commencer par cette idée saugrenue de vous installer dans la partie germanophone de la Suisse sans aucune tradition horlogère, cette activité étant concentrée dans la partie francophone.
A vrai dire nous avons été fort mal accueillis par les
horlogers suisses traditionnels, qui nous ont pris de haut et qui ont vu surtout dans notre projet industriel une remise en cause de leurs propres méthodes de travail, de leurs compétences et de leur monopole. On était dans le fond des gâche-métier et les portes se sont refermées.

C’est pourquoi vous avez dû aller voir ailleurs?
On est tombé par hasard sur un industriel de Schaffhouse, Heinrich Moser, un homme ouvert et heureux de mettre des locaux industriels à notre disposition et de nous fournir l’énergie grâce à sa propre usine hydraulique. Il y trouvait aussi son intérêt, c’est sûr. Du coup nous avons pu travailler dans de bonnes conditions et réaliser les mouvements novateurs et de très haute qualité dont nous rêvions.

On vous croit sur parole, mais on ne les a pas beaucoup vus ici…
Nos calibres étaient exceptionnels et tout le monde le sait. La question n’est pas là. Nos innovations techniques ont donné à nos montres de gousset un réglage de précision et une fiabilité hors norme. Et l’on atteignait une production annuelle de 10000 pièces.

Que s’est-il donc passé? On vous a mis des bâtons dans les roues?
Ça s’est mal passé sur le plan commercial, il y a eu des tensions avec les actionnaires, qui ne m’ont pas suivi dans mes développements. Sous la menace d’une banqueroute, ils m’ont obligé à vendre et j’ai dû partir.

Vous en voulez donc à vos partenaires suisses?
Ce n’est pas si simple. Nous avons été trahis par les Américains, qui n’ont pas respecté leur engagement de réduire de 25% les droits de douane qu’ils avaient imposés durant la guerre. Du coup les avantages de produire en Suisse pour le marché américain ont été réduits à néant.

Vous allez poursuivre votre activité horlogère aux Etats-Unis?
Non, je suis vacciné, merci. Et l’horlogerie américaine me déprime. Mes idées sur les indispensables standards de qualité ne rencontrent aucun écho ici. Je sais déjà que ce sont les Suisses qui vont en tirer parti.

Qu’allez-vous faire?
Il me reste les activités commerciales de ma société d’origine, mais elle est fragilisée, et je ne me fais pas d’illusions sur son avenir. C’est le moment de tourner la page. Heureusement on m’a fait des propositions dans un tout autre domaine, celui de la vapeur. Je suis sûr qu’il y a quelque chose à faire.

Propos recueillis à New York en novembre 1876.