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La Revanche Du réel…

La Revanche Du réel…

Auteur: Jean-Philippe Arm

On s’est mis cet automne à évoquer de plus en plus l’économie réelle par contraste avec les dérives, les excès et les folies de la finance virtuelle. Une manière de dire quand la bulle spéculative explosait que tout cela n’était pas si grave tant que l’économie réelle n’était pas touchée… On se rassure comme on peut, avant de choper vraiment la trouille. Et d’en prendre plein la figure quand la réalité rejoint la fiction gore.

C’était aussi un peu comme si les bonus inconcevables n’étaient pas entrés vraiment dans les poches des jongleurs de la finance… avant d’être claqués dans l’économie réelle arrosée de champagne, entre voitures, bateaux, immobilier et jets privés. Pour une part seulement, c’est vrai, le solde étant réinjecté dans quelques fonds pourris. En passant, des poignets pas toujours délicats ni déliés ont souvent accueilli les pièces les plus significatives de l’art horloger à la mode, signalant en toutes circonstances le nouveau statut de leurs heureux propriétaires.

Le monde horloger compte dans ses rangs de nombreux spécialistes de la distinction sémantique approximative entre réel et virtuel, qui pratiquent allègrement le mélange des genres. De la conception assistée par ordinateur, autorisant les constructions les plus audacieuses, fussent-elles irréalisables, aux images de synthèses de modèles stupéfiants qui déferlent sur le net, on en oublie parfois de passer par les ateliers, par la production et la validation des belles envolées technico-commerciales.

Le commun des mortels tombe évidemment dans le panneau, tandis que le client subjugué placé en liste d’attente en sera toujours à se demander, un an plus tard, qui de Godot ou de l’Arlésienne… Pour ajouter à la confusion, on a même vu cet automne de tels avatars officiellement sélectionnés dans des concours censés honorer les montres du millésime.

Les signes se multiplient, la réalité pourrait être cruelle pour un secteur euphorique ces dernières années. Observant la première vague des annulations de commandes, les cyniques remarquent que cela ne porte pas à conséquences puisque les produits concernés n’ont jamais vraiment existé… Personne ne rit dans la classe, l’atmosphère s’est alourdie. Au café du commerce horloger, on annonce le pire. Déprime inéluctable et contagieuse?

Le contexte incite à la morosité, mais ne paralyse pas les entrepreneurs qui croient à l’avenir de la branche, au-delà des montagnes russes que ­l’horlogerie suisse a toujours connues. De nouveaux ateliers ont été inaugurés récemment tout au long du Jura, d’autres vont suivre et les poids lourds donnent le ton: Rolex et le groupe Swatch mettent en route de grands projets à Bienne, Patek Philippe construit au Crêt-du-Locle, Chopard s’étend à Meyrin et à Fleurier, où Parmigiani-Vaucher fait de même, comme Jaeger-LeCoultre au Sentier. Ceux-là parient sur le concret.