pub skyscapper
Les «autres» fournisseurs de spiraux

Les «autres» fournisseurs de spiraux

Auteur: Jean-Philippe Arm

Le monopole historique de Nivarox-FAR dans la fourniture d’organes réglants à l’ensemble de l’industrie horlogère suisse n’a jamais posé de problèmes concrets, il faut le reconnaître, même si dans quelques débats cette source unique du fameux spiral a souvent été associée à une dangereuse épée de Damoclès menaçant tous les clients et concurrents de Swatch Group. Et s’il coupait le robinet? Au-delà du petit jeu consistant à se faire peur et à montrer du doigt le diable qui se cacherait derrière le fournisseur, cette situation a tout de même fini par susciter des vocations. L’arrêt annoncé de la livraison des ébauches a stimulé la volonté des manufacturiers d’assurer leur autonomie ou du moins d’échapper à la dépendance d’une source unique.

 

Mais vouloir est une chose, être capable de faire en est une autre. Ce fichu petit ressort fin comme un cheveu donne du fil à retordre à ceux qui prétendent en faire l’élevage. On a beau connaître la technique, les secrets du métier sont jalousement gardés. En amont, il y a la fameuse coulée de l’alliage idoine, qui suffirait pour un siècle, en aval la compatibilité avec le balancier… Par simplification, on parle du spiral, mais c’est bien l’ensemble balancier-spiral qu’il s’agit de maîtriser. Au bout du compte, ils ne sont guère nombreux les «autres» fournisseurs de spiraux, et ils affichent le plus souvent une modestie qui n’est pas feinte, reconnaissant au géant la qualité des produits proposés à un prix difficile à concurrencer compte tenu des volumes. Aucun d’ailleurs ne prétend se poser en concurrent, l’ambition avouée étant d’occuper certaines niches, d’offrir une alternative, de proposer au client final quelque chose qui échappe au moule commun. Il y a enfin le souci de la maîtrise technique de la fabrication de tous les composants de la montre; et si dans la foulée cela permet de faire progresser la connaissance ou la performance, alors tant mieux.

Ce dernier aspect est particulièrement présent dans la démarche de Rolex, qui figure évidemment dans la courte liste des fabricants de spiraux. Cela relève même de la philosophie de la maison, qui a la réputation de pousser toujours très loin la recherche et le développement, sans forcément en inscrire immédiatement les retombées dans de nouveaux produits. Une manière d’en garder un peu sous le pied, comme disent les sportifs, d’avoir toujours une longueur d’avance. Et de jouer ses bonnes cartes, validées plutôt deux fois qu’une, à bon escient, au bon moment.

Rolex maîtrise depuis les années 1990 la fabrication du spiral de composition classique. Elle a mené ensuite des recherches pour développer et produire en toute indépendance un spiral réalisé dans un nouvel alliage, composé notamment de niobium, de zirconium et d’oxygène, dix fois plus résistant aux chocs et antimagnétique. Un four à bombardement électronique a été conçu expressément pour fondre les composants à 2300° C et produire un barreau de 30 cm de long pour 1 cm de diamètre. Ce dernier deviendra un fil de 3 km de long pour 0,1 mm de diamètre après tréfilage, puis après laminage un ruban de section rectangulaire. Des segments de 20 cm de long sont ensuite enroulés en spiraux et traités thermiquement pour garder leur forme, opération classique d’estrapadage qu’on retrouve chez tous les fabricants. Le spiral Parachrom de Rolex, bleui comme jadis, équipe le Cosmograph Daytona depuis le début des années 2000.


Le plus secret
On retrouve évidemment ces étapes chez tous les fabricants de spiraux, avec des équipements remplissant globalement des fonctions identiques, mais présentant à chaque fois des particularités. C’est probablement le secteur de production le moins standardisé de l’industrie horlogère. Et le plus secret aussi. Il nous a fallu plusieurs années pour en faire à peu près le tour, de Genève à Schaffhouse, de Bienne à Glashütte (D) en passant par Valdahon (F)… Au-delà de la volonté journalistique de vérifier les faits, au-delà du mystère entretenu autour d’une activité confidentielle, ce qui s’offre alors au regard, il faut bien le dire, est d’une grande banalité. Franchement, il y a beaucoup plus spectaculaire dans l’horlogerie que ces discrètes officines ou ces ateliers maîtrisant l’art de couper les cheveux en quatre!

Historiquement, les spiraux suisses d’aujourd’hui sont nés dans les creusets allemands. Tout s’y est joué à l’aube des années 1930 quand Richard Lange obtenait un brevet pour «un alliage de ressort de montre», comprenant du béryllium, mais sans autre précision et sans passer à l’acte, tandis que de son côté le Bâlois Reinhard Straumann, qui disposait du savoir-faire, déposait à son tour un brevet, avec la description du procédé. Les Suisses ne manifestant aucun intérêt, c’est à la fonderie VAC (Vacuumschmelze), spécialiste allemand de la fusion sous vide, que Straumann donnera sa recette ainsi que l’outillage réalisé dans son Institut de Waldenburg pour chaque coulée de quelque 500 kg réalisée une ou deux fois par décennie. Il baptisera son alliage aux sept composants du nom de Nivarox, acronyme germanique de «Nicht variabel und nicht oxydfest», qui devint celui d’une entreprise…

L’étroitesse du marché incita la famille Straumann à développer plus tard ses activités dans un tout autre domaine, celui des implants dentaires. Mais parallèlement l’Institut continua à contrôler la qualité de toutes les coulées, peu homogènes en réalité. Joli clin d’œil de l’histoire, Thomas Straumann, petit-fils de Reinhard, a renoué les fils épars en relançant à Schaffhouse la marque H. Moser & Cie, associée dans une holding à Precision Engineering (PE) qui a récupéré les activités spécifiques de l’Institut Straumann. Avec cette filiation historique, son expérience, sa technologie et son propre fournisseur allemand d’alliages, coulés en petites quantités (40 à 80 kg) pour assurer une plus fine homogénéité, PE se présente comme «the second source» et vise le segment de la haute horlogerie. Elle propose des spiraux comptés, virolés, avec la courbe finale et équilibrés. A la demande du client le balancier est fourni, voire l’échappement complet. Le développement sur mesure fait aussi partie de l’offre. PE met en avant sa flexibilité et la qualité de ses équipements assurant ainsi le laminage avec une tolérance exceptionnelle de l’ordre de 0,1 micron.


Aberration chronométrique
A partir de sa recette originale des années 1930, l’alliage Nivarox, appellation générique, a évolué et l’on trouve sur le marché une gamme de spiraux de prix et de qualités variables. Les recherches se poursuivent pour assurer le meilleur comportement dans toutes les conditions. «Mais il ne sert à rien de parler de la qualité d’un spiral si on ne considère pas la courbe finale et le système de réglage!» s’exclame Eric Moser, CEO de Moser Group. «Le pire, c’est de faire un tourbillon avec un système à raquette!» renchérit Jürgen Lange, son président. On ne trouvera donc pas cette aberration chronométrique chez les clients de PE, ni chez Moser, qui en revanche a illustré l’intime connivence dans des modèles dotés d’un double spiral Straumann, qui autocompense le déplacement du centre de gravité. Ce que le tourbillon est censé corriger est sans objet: il n’y a plus rien à corriger!

Retour en Allemagne, à Glashütte, où la patente délivrée par le Reich en 1930 était affichée au mur d’un atelier il y a quelques années. Décédé deux ans après l’obtention de la patente, Richard Lange n’a pu réaliser son ambition, ses successeurs immédiats non plus. Il faudra attendre la renaissance de Lange & Söhne en 1994 et même dix ans de plus pour que la production de spiraux démarre enfin. Cliente de Nivarox-FAR, la reine de Saxe n’équipe de son propre spiral que quelques-uns de ses modèles, ceux dotés d’un grand balancier avec des masselottes d’équilibrage, en particulier les chrono­graphes Double Split et Datograph, ainsi que la Richard Lange, en guise d’hommage bien sûr. La belle allemande livre-t-elle son fin cheveu à d’autres marques du groupe Richemont? Oui, mais à une seule d’entre elles, Jaeger-LeCoultre, qui fut sa sœur très proche, avec IWC, pendant des années, sous la houlette de Günter Blümlein.

On notera en passant qu’en acquérant la manufacture Roger Dubuis, le groupe Richemont s’est doté d’un autre fabricant potentiel de spiraux. En effet, Carlos Dias entendait aller jusqu’au bout de son rêve de totale autonomie manufacturière et avait fait à Meyrin des investissements très concrets, que nous avions pu vérifier et qui allaient dans ce sens. Une première étape, à tout le moins, avait été franchie.

Toujours du côté de Richemont, Montblanc qui s’est vu confier le trésor Minerva, à Villeret, en a fait un Institut de recherche appliquée tout à fait exceptionnel, une sorte de conservatoire vivant du savoir-faire horloger traditionnel, capable, mais oui, de produire ses propres spiraux.


Essai transformé
En 2005, Vaucher Manufacture a fait une entrée remarquée dans le club très fermé des fabricants de spiraux en ouvrant les portes de sa filiale Atokalpa, à Alle dans le Jura, pour présenter le fruit de cinq années de recherche et de mise au point: son oscillateur maison. Disposant de sa propre coulée d’un alliage spécifique, ayant validé une présérie de balanciers spiraux et d’échappement à ancre suisse, elle pouvait alors se lancer dans la production industrielle, à petite échelle, pour équiper certains mouvements de Parmigiani et de clients tiers. Pas question pour autant de renoncer à son fournisseur habituel Nivarox, ni d’imaginer le concurrencer. Comme à Schaffhouse, l’ambition est de jouer le produit de niche, sélectif, qualitatif, différent. Quatre ans plus tard nous sommes retournés à Alle pour apprécier avec les spécialistes d’Atokalpa le chemin parcouru, ­l’expérience accumulée, tous les pièges qu’il a fallu déjouer au fur et à mesure, à tous les stades de la fabrication. La fiabilité et la maîtrise des processus ne se décrètent pas, mais s’éprouvent dans la durée, comme s’acquiert le savoir-faire. Aujourd’hui à Alle, en étalant la palette des composants maîtrisés à l’interne, on a le sourire des joueurs de rugby ayant transformé l’essai.

Chez Technotime, deux visites aussi, à quelques années d’intervalle, mais dans deux pays. A Valdahon, d’abord, où la société suisse avait repris la friche industrielle de France-Ebauches et avait mis en route la production de spiraux en partenariat avec l’Université de Besançon, laquelle avait conçu des machines, en particulier pour le délicat laminage. Les équipements ont été transférés aux Brenets, sur la rive suisse du Doubs, pour être plus proches des bureaux techniques, du savoir-faire horloger et des clients de la société. Pas de souci pour la matière première, stockée sous la forme de barres, de torches de fil rond et de fil laminé. Il y en a pour des années, le calcul est vite fait. La production annuelle de mouvements est de l’ordre d’une dizaine de milliers d’unités avec des ambitions à quelques dizaines de milliers dans deux ou trois ans. Pour réaliser 1000 spiraux, il suffit de 8 grammes…

Deux visites aussi chez STT (ex-Progress Watch) avant et après son rachat par Bovet (à l’enseigne de Dimier). Les spiraux de la société de Tramelan étaient produits en fait dans un atelier parfaitement anonyme de la banlieue de Bienne, simple baraquement dans l’habitat urbain… Nous avons retrouvé dans la manufacture jurassienne des machines «boostées», ainsi que leur officiant spécialisé, ravi que le nouveau propriétaire ait investi dans cet outil de production stratégique et que la production vise désormais le haut de gamme.


Montée en puissance
Un des protagonistes sur lequel il faut désormais compter sérieusement, c’est le groupe Festina, appartenant à Miguel Rodriguez. Il comprend notamment les marques Candino et Perrelet, ainsi que des sociétés directement liées à l’organe réglant, telles que DTH à la vallée de Joux, qui produit des mouvements, et Astral à Porrentruy, spécialisée dans la fabrication des spiraux. Depuis l’an dernier et la débâcle boursière de Peace Mark, il a récupéré un partenaire de choix: Soprod. Si ses responsables adoptent de manière parfaitement naturelle un profil modeste et sans prétention, la montée en puissance du groupe est indéniable, Jean-Claude Schwarz qui pilote toutes les activités en Suisse, tempère immédiatement les enthousiasmes: «Le plus difficile est de conserver une qualité constante quand on augmente les volumes.» Et d’ajouter: «C’est l’industrialisation des processus qui est intéressante. Mais il y a toujours une limite et en l’occurrence on ne peut pas se passer de la régleuse!»

Jusqu’à quand? Nul ne le sait, mais il est aujourd’hui plaisant de savoir qu’au cœur même de la montre mécanique, la main de l’homme, généralement celle d’une femme, est toujours indispensable. Cela est vrai pour le réglage du spiral fondé sur un alliage métallique. La question reste ouverte pour toutes les pistes explorées actuellement par les leaders de la recherche et du développement, tant dans les matériaux utilisés, du silicium au diamant, que dans les systèmes d’échappement. On pourrait se passer du spiral, dont la mort est périodiquement annoncée. Pour le remplacer par quoi? Mystère. Et même si on le savait: il vaudrait mieux ficeler les brevets avant de le clamer sur les toits!