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Trois siècles d’aventures pour le spiral-réglant

Trois siècles d’aventures pour le spiral-réglant

Auteur: Gil Baillod

Dessins originaux d’Huygens du 20 janvier 1675, extraits de sa correspondance et de ses notes personnelles.

Inventer un oscillateur possédant sa propre fréquence et l’associer au mécanisme d’échappement de manière qu’il ne soit pas perturbé par les irrégularités du train de roues, telle était la préoccupation des horlogers au milieu du XVIIe siècle.

Le Hollandais Christian Huygens, physicien, géomètre et astronome, proposa deux solutions majeures qui révolutionnèrent la mesure mécanique du temps. En 1656, il eut l’idée géniale de suspendre un pendule à un fil pour l’isoler du rouage. En 1667, il inventa le spiral-réglant pour les montres dont il améliora considérablement la variance quotidienne, la réduisant d’une demi-heure à 5 minutes. Ce gain de régularité provoqua une révolution comparable à celle du quartz trois cents ans plus tard et «balaya tout sur son passage».

L’idée d’un régulateur était dans l’air, comme souvent pour les inventions majeures, et l’Anglais Robert Hooke disputa à Huygens la paternité du spiral. Galilée en avait eu l’intuition sans le réaliser.

Aucun composant de la montre n’a fait l’objet d’autant de sollicitude de la part des inventeurs et le spiral-réglant, malgré d’innombrables solutions proposées au cours des siècles, reste un sujet d’actualité.

Aujourd’hui, la production de plus de 95% des spiraux est assurée en Suisse par Nivarox, société de Swatch Group. Ce quasi-monopole a une source historique et une cause toujours actuelle: le seuil quantitatif à partir duquel la production est rentable demeure très élevé.

Dès que s’organise la production industrielle de l’horlogerie durant la seconde moitié du XIXe siècle, le spiral est une spécialité réservée à quelques ateliers. Aucune manufacture ni aucun établisseur n’avait intérêt à produire des spiraux en séries limitées. Les fusions d’ateliers furent fréquentes, si bien qu’en 1895 le groupement de cinq fabriques de spiraux constitua le premier trust de l’industrie horlogère.

La pratique de prix abusifs provoqua rapidement l’apparition de nouvelles fabriques, rien de nouveau sous le soleil, dont la «Société suisse des spiraux» lancée à Genève en 1898, spécialisée dans la fabrication du spiral en acier trempé. Son activité déclina avec l’apparition du spiral-compensateur de Charles-Edouard Guillaume, en «invar», alliage d’acier et de nickel au coefficient de dilatation très faible. La société genevoise allait disparaître en 1956.

De fait, le monopole fut créé durant la période très mouvementée du milieu des années 1920: Fédération Horlogère (FH) en 1924, Ebauches SA en 1926, UBAH en 1927. Finalement un regroupement général fut effectué sous la houlette de l’Asuag avec l’aide financière de la Confédération pour assainir le secteur horloger en proie à une grave crise. Celle-ci était due, notamment, au développement ravageur et pernicieux du «chablonnage»: l’exportation des pièces constitutives d’un mouvement de montre, taxées au poids, à un prix ridicule par rapport aux mouvements et montres terminées.

Lors de la constitution de l’Asuag le 14 août 1931, la participation financière de la Confédération suscita un débat majeur: «…La Confédération ne saurait mettre à disposition du super holding (Asuag) un certain nombre de millions sans avoir voix au chapitre dans sa gestion». L’arrêté fédéral concernant l’aide à l’industrie horlogère du 26 septembre 1931 se solda par une participation de six millions de francs à 20% et la nomination de cinq représentants au conseil d’administration de l’Asuag. La très libérale Gazette de Lausanne dénonça à l’époque, avec véhémence, une «galopade vers le socialisme d’Etat»… Aujourd’hui, on investit ou on prête des dizaines de milliards fédéraux aux banques sans contrôle de gestion!

Lors des pourparlers en vue de placer les parties réglantes sous contrôle de l’Asuag, il n’existait, à côté de la «Société des fabriques de spiraux réunies» que deux autres entreprises: la Société suisse des spiraux de Genève et un petit atelier à Saint-Imier, propriété d’un groupe de fabricants d’assortiments (ancres) qui passa sous le contrôle des «Fabriques de spiraux réunies» (Nivarox), en 1937.

Actuellement, tout le monde se fournit toujours en tout ou partie chez Nivarox. Seule une poignée de manufactures sont en mesure de fabriquer des spiraux, par souci d’autarcie, et n’en produisent que pour certains de leurs calibres!