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La rancune, l'amnésie et la mémoire

La rancune, l'amnésie et la mémoire

Auteur: Jean-Philippe Arm

Et si l’on parlait d’autre chose… Ce n’est pas l’envie qui manque, mais les considérations météorologiques ont des limites, les bulletins de santé chagrinent comme les exploits sportifs sans lendemain et, que vous le vouliez ou non, dans la moindre conversation de la planète horlogère le sujet refait surface très vite et vous n’y échappez pas.

Plus question de faire diversion, de tourner autour du pot ou de dégager en corner. Personne n’est dupe, tout le monde est touché, à des degrés divers, concerné, impliqué. Tenter l’esquive paraît suspect, les propos rassurants ou optimistes sur son propre cas ne sont pas pris au sérieux. Quand le mot «crise» n’est pas prononcé, c’est l’adjectif «difficile» qui prend le relais pour qualifier la situation, les affaires, l’avenir immédiat.

Dans l’Arc jurassien, les discours lénifiants n’ont plus cours. Les marques qui prétendaient être épargnées par un positionnement supérieur, une niche particulière, n’ont pas fait illusion très longtemps. Dans ce tissu serré de clients et de fournisseurs, tout se sait, jusqu’au volume exact des commandes de composants passées à la trappe.

Lorsque, à la question habituellement de pure forme «comment allez-vous?», votre interlocuteur répond d’une voix forte «mal!», vous êtes tout de suite dans le vif du sujet. Au téléphone, dans les bureaux ou dans les ateliers, le parler vrai a remplacé la langue de bois. Et tant mieux, car alors ce sont les vrais sujets qui surgissent et nourrissent la conversation.

Il y a de l’amertume dans les propos, le sentiment, exprimé par les anciens «partenaires», fournisseurs d’idées, de composants ou de calibres clés en main, d’avoir été les dindons de la farce. Certains comportements sont montrés du doigt, dans la série «la loyauté n’est plus ce qu’elle était».

Parallèlement des gestes de solidarité plus rares et d’autant plus appréciés, sont échangés entre marques et fournisseurs, dans les deux sens et il faudra s’en souvenir. Entre la rancune et l’amnésie, il y a de la place pour la mémoire.

Mais ce sera pour plus tard car très vite on passe à autre chose, les manches sont retroussées et c’est la sortie de la crise qui est à l’ordre du jour. Avec le vœu qu’elle ait au moins servi à assainir le secteur, à éliminer les dérives du paraître et de la poudre aux yeux, à supprimer la pratique scandaleuse du lancement sur le marché de pièces non fiabilisées, à des prix surfaits et qui ne marcheront jamais…

L’exception n’a jamais été la règle bien sûr, mais l’euphorie a conduit à des aberrations qui doivent être corrigées. On s’est parfois moqué du client en lançant des boomerangs horlogers revenus aussitôt dans des services après-vente dépassés. Cela ne se reproduira pas, promis, juré… Il n’est pas sûr que la clientèle à reconquérir se contente de mots.