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Pouchkine renaît pour signer 1458 poèmes

Pouchkine renaît pour signer 1458 poèmes

Auteur: Gil Baillod

Il en faut du génie pour donner un semblant d’intelligence à un mouvement entièrement mécanique. C’est ce qu’ont réussi François Junod et son équipe à Sainte-Croix en créant «Pouchkine». Un androïde, digne fils au XXIe siècle des amours de la Musicienne et de l’Ecrivain, construits au milieu du XVIIIe siècle par Jaquet-Droz et Leschot et qui émerveillèrent l’Europe. Le même émerveillement a conquis ceux qui ont vu «Pouchkine» à l’œuvre avant qu’il ne quitte le Jura pour les Etats-Unis.

C’est en observant le fonctionnement de ces anciens androïdes que Junod eut l’inspiration de créer des automates et de surpasser Jaquet-Droz et Leschot.

Voilà qui est fait! Avec une joie enfantine dans le regard, le jeune quinquagénaire Junod, autant qu’il s’en souvienne, est venu au monde avec un virus mécanique dans le sang. Né à Sainte-Croix, creuset de la mécanique (caméras Bolex, machines à écrire, à calculer, à tricoter, boîtes à musique, etc), il devient naturellement mécanicien de précision en 1978 et poursuit un apprentissage de restauration d’automates chez Michel Bertrand à Bullet, village voisin. La rigueur mécanique ne comble pas un fond de tempérament d’artiste qu’il assouvit à l’Ecole des Beaux-Arts de Lausanne, en classe de dessin et de sculpture.

Au japon
En 1984, il ouvre à Sainte-Croix un atelier d’artisan en automates. De succès en succès, il multiplie la création d’automates androïdes de plus en plus sophistiqués par dizaines. En 1991, il réalise une première commande pour le Japon, suivie de nombreuses autres couronnées de Prix lors d’expositions. Le Sultan de Brunei est son client. C’est dire la diversité internationale des commandes qui lui sont adressées en plus de celles, nombreuses, de grandes maisons horlogères suisses et d’amateurs discrets d’automates érotiques.

Sa renommée mondiale vaut à François Junod d’être contacté en 2003 par le fondateur de quatre «start-up» de haute technologie dans la région de Silicon Valley, qui lui présente un projet d’automate mathématicien… irréalisable. Séduit par les androïdes de Junod, le Californien se laisse persuader par un autre projet, celui d’un écrivain dessinateur que Junod caressait depuis longtemps, qui se situe dans le droit fil des réalisations de ses prestigieux prédécesseurs, mais en beaucoup plus évolué.

Le client en parle à son épouse d’origine russe, admiratrice du grand poète Pouchkine en qui le Tsar Nicolas 1er reconnaissait «l’homme le plus intelligent de Russie» et dont Gogol écrira «Toute la joie de ma vie a disparu avec lui», comme le rappelle l’historienne d’art Ariane Maradan. Séduisant personnage, séduisant défi: donner vie à un androïde poète et dessinateur.

Le commanditaire définit son concept: un androïde écrivain purement mécanique intégrant des idées du monde de l’informatique au métier traditionnel des maîtres horlogers du XVIIIe siècle. Il met au point un programme permettant de définir des règles d’harmonie pour les mots, composant de brefs poèmes «rappelant l’évanescence des choses de la vie», apparentés aux haïkus japonais.

Système alléatoire
Dix mille mots furent tirés de l’œuvre de Pouchkine. Le programme informatique conçu par l’Américain a permis d’en sélectionner 24 compatibles pour de courts textes intelligibles: 6 noms, 6 adjectifs, 6 verbes et 6 adverbes pour des poèmes de 6 mots… en anglais.

L’idée géniale de Junod fut de concevoir un mécanisme permettant un choix aléatoire des 24 mots, ce qui a ouvert la capacité de l’androïde Pouchkine d’écrire 1458 poèmes différents accompagnés de 6 dessins au choix, dont trois sont de Pouchkine, et de sa signature. Epoustouflante première mondiale dans le domaine des automates entièrement mécaniques. Car le système aléatoire, qui consiste à laisser le choix au seul hasard, est connu depuis 1850, mais il a surtout été introduit dans les machines à sous et autres «Bandits manchots»: on tire sur un levier qui lance trois roues porteuses de différentes vignettes de fruits. Si la machine en aligne trois identiques, la partie est gagnée.

Le système Junod est composé d’un gros disque cranté percé de trous ronds et oblongs qui rendent aléatoire son arrêt après avoir été lancé pour une trentaine de tours environ. Un palpeur déclenche un cycle de choix de mots, la mise en harmonie puis l’écriture à travers 3548 pièces mécaniques. L’androïde «respire», salue de la tête, suit des yeux le texte qu’il écrit et bat des paupières en peau d’agneau sous sa perruque de cheveux naturels. Dans son superbe costume d’époque, il ne lui a manqué que la parole pour dire au Gepetto de Sainte-Croix, avant de s’en aller en Amérique: «Merci François Junod!»Cinquante-cinq kilos de différents laitons, bronzes et aciers, totalisant le poids des 3548 pièces des mécanismes de l’androïde, usinées au micron pour gérer les fantaisies artistiques de «Pouchkine», grand poète de… 93 centimètres.

Trois moteurs à ressorts assurent l’enchaînement de toutes les opérations par 88 cames.

Le moteur principal (1) le plus gros, actionne les 57 cames d’écriture, de dessins et de signatures (2), le système aléatoire (3), le déclenchement simultané des deux autres moteurs ainsi que les 8 cames régissant le salut de la tête, le battement des paupières, la respiration et cinq autres fonctions.

Le deuxième moteur (4) avec 17 cames gère notamment la grammaire, charge et remet à zéro la mémoire mécanique.

Le troisième moteur (5), 6 cames, est inséré dans la table en noyer, loupe de myrte, ébène et autres essences. Il déplace l’écritoire par rapport aux différents mots, dessins et signatures de la main au bout du bras.

A titre d’exemple de la complexité des problèmes, tous résolus mécaniquement, observons que les yeux sont couplés avec l’avant-bras droit, via la boîte crânienne, afin de suivre la main qui écrit ou dessine. Subtile solution parmi d’autres qui font de «Pouchkine» l’androïde mécanique le plus sophistiqué au monde, en attendant que le projet de «Léonard de Vinci» couvé par François Junod éclose dans l’incroyable atelier de Sainte-Croix qui est déjà un spectacle à lui tout seul!