pub skyscapper
Les manufactures d’horlogerie

Les manufactures d’horlogerie

Auteur: Pierre-Yves Donzé

La Manufacture Zenith au Locle. Le premier bâtiment à l’origine de ce formidable déployement est visible à gauche de la cheminée de gauche.

Depuis le retour en force des montres mécaniques et le repositionnement de l’horlogerie suisse vers le luxe, au début des années 1990, la plupart des marques désireuses de s’établir comme des horlogers de tradition et d’excellence s’autoproclament « manufactures ». Ce terme fait référence à une capacité à développer et à produire à l’interne des mouvements de montres. Il reste cependant d’une grande ambiguïté sémantique, si bien qu’il est difficile de savoir à quoi correspond la signification d’un « mouvement manufacture » ou d’une « manufacture d’exception ». Retour sur l’histoire d’un concept devenu un gadget marketing.

La naissance des «manufactures» d’horlogerie
De manière générale, la manufacture est comprise à son origine comme un endroit dans lequel sont concentrés des ouvriers qui fabriquent un même produit. Le terme est notamment employé dans la seconde période du XVIIe siècle en France, où Colbert fait ouvrir diverses manufactures dans le cadre de sa politique mercantiliste, les plus célèbres étant sans doute celles des Gobelins (1663) et des Glaces (1665). Il s’agit d’établissements qui réunissent un grand nombre d’artisans et qui produisent à l’interne des biens dits « manufacturés ». C’est la concentration des travailleurs, et non la division du travail entre eux, qui est alors la principale caractéristique de ces institutions. L’horlogerie française reste cependant en marge de ce phénomène. On observe bien la fondation de manufactures royales d’horlogerie à deux reprises, celle de Versailles, par Henry Sully (1718), puis celle de Paris, par Jean-François Bralle (1787). Mais toutes deux sont déficitaires et ferment leurs portes rapidement. De même, la Manufacture royale des montres de Ferney, ouverte par Voltaire en 1770, ne reste également active que quelques années (WA006).

En Suisse, à la fin du XVIIIe siècle, c’est essentiellement à propos de l’industrie textile que l’on parle de manufactures. Les montres et les horloges sont des produits fabriqués par des artisans indépendants, qui assemblent des pièces produites par d’autres, à domicile. C’est le fameux système de l’« établissage », qui s’oppose dans son essence à l’idée de la manufacture.

Les « manufactures de montres » sont un fruit de la révolution industrielle. L’idée de réunir des travailleurs au sein d’un même bâtiment, pour les faire produire des montres sous un même toit, apparaît au milieu du XIXe siècle. La fabrique des Longines, ouverte par Ernest Francillon à Saint-Imier en 1867, est l’une des premières. Patrick Linder a parfaitement mis en évidence que la concentration des travailleurs ne coïncidait pas à une nouvelle organisation du travail. C’est seulement dans un second temps que des machines sont introduites, que l’on entre véritablement dans l’ère de l’industrie et que la main-d’œuvre qualifiée est remplacée par des ouvriers sans formation1.

Le nouveau système de production mis en place dans ces manufactures repose sur les éléments suivants : conception d’un mouvement de montre, fabrication mécanisée des pièces et assemblage final à la main par des horlogers qualifiés. Ce mode de production est adopté par de nombreuses entreprises à travers le pays dans les dernières années du XIXe siècle, de Genève à Schaffhouse, en passant par les Montagnes neuchâteloises, Bienne et le Jura bernois. On en dénombre une septantaine au milieu des années 1920. Ces dernières ne fabriquent pas l’ensemble des pièces à l’interne. Certaines se fournissent en ébauches et en assortiments à l’extérieur. Elles livrent également parfois des pièces et des mouvements à d’autres entreprises.

Des manufactures qui coopèrent
Les grandes manufactures horlogères suisses font face à des défis similaires. Un enjeu important est le prix des pièces de montres qu’elles achètent auprès de fournisseurs indépendants, ces derniers cherchant à imposer des tarifs minimaux élevés. Aussi, en 1906, quatre des principales manufactures (IWC, Longines, Omega et Zénith) se réunissent et fondent le Groupement des 4 Fabriques de Montres. Celui-ci a essentiellement alors pour but de s’opposer aux fabricants de boîtes de montres en or qui tentent d’imposer des tarifs planchers à l’ensemble de l’industrie. La coopération engagée dans ce contexte particulier continue au moins jusqu’à la Première Guerre mondiale.

Après la guerre, la poursuite d’un accord sur les prix n’est plus possible entre tous les membres, IWC et Zenith refusant de poursuivre l’expérience dans ce domaine. La concertation entre les quatre partenaires se poursuit néanmoins à propos d’autres questions, notamment techniques. En revanche, Omega et Longines reprennent leurs discussions sur les tarifs en 1919. Toutes deux confrontées à l’introduction de la semaine de 48 heures de travail dans les fabriques du canton de Berne et à l’augmentation des coûts de production, elles collaborent afin d’adopter une hausse similaire de leurs prix et de ne pas entrer dans une guerre commerciale aux conséquences désastreuses. Ces échanges entre les deux grandes manufactures sont poursuivis au cours des années 1920. Enfin, l’éclatement de la crise économique au début des années 1930 mène à de nouvelles négociations au sein du Groupe des 4 Fabriques de montres. Les discussions portent sur la production commune d’un calibre de base de grande série, afin de disposer d’une montre simple et bon marché, ainsi que sur la mise en place d’une organisation commune pour la vente sur certains marchés (1931). Toutefois, la pression à la baisse constante qu’exerce Omega sur les prix et son rapprochement avec la manufacture Charles Tissot & Fils SA, retardent la signature d’un accord. C’est en 1937 que les quatre manufactures en adoptent un sur les prix dits de barrage, c’est-à-dire les prix minimaux auxquels elles acceptent de vendre leurs montres.

La définition légale d’une appellation
La coopé­ration entre manufactures ne se limite cependant pas aux quatre plus grandes d’entre elles. La cartellisation progressive de l’industrie horlogère suisse, au cours de l’Entre-deux-guerres, amène en effet l’ensemble des manufactures à se réunir en 1928 au sein du Groupement F.H. Manufactures, afin de défendre leurs intérêts au sein de la Fédération suisse des associations de fabricants d’horlogerie (FH), fondée elle en 1924. C’est dans ce contexte qu’apparaît une première définition légale de la manufacture. Il s’agit des « fabriques qui font généralement toutes les ébauches dont elles ont besoin, les fournitures de finissage, quelquefois les balanciers et les assortiments et qui achètent aux spécialistes les ressorts, les spiraux et les autres fournitures qu’elles ne produisent pas elles-mêmes. »

Mais surtout, les conventions de 1928 ont un effet régulateur sur les manufactures. Elles se voient interdire tout échange ou commerce entre elles, tant dans les ébauches que dans les assortiments. Par ailleurs, elles ne sont pas autorisées à vendre leur production de pièces détachées auprès des établisseurs. Elles ne peuvent donc produire que pour elles-mêmes.

Ces mesures sont assouplies en 1936 : il devient possible pour les manufactures d’acheter et de vendre entre elles des ébauches pour calibres dits « spéciaux », c’est-à-dire des produits qu’elles ne fabriquent pas. Le volume des transactions ne doit cependant pas dépasser 40 % de leur production. Par ailleurs, la FH dresse à cette occasion une liste de 48 entreprises considérées comme manufactures et bénéficiant du droit de commercer des ébauches.

La volonté d’assouplir ces mesures amène les manufactures à créer un nouveau groupement en 1942, la Communauté d’intérêts des manufactures suisses d’horlogerie (CIM). Le principal problème de ces restrictions est que les manufactures sont contraintes de développer de nombreux calibres à l’interne, pour répondre à la demande extrêmement variée de leurs clients. Or, comme les volumes de production dans chaque entreprise restent modestes, cela implique des coûts unitaires élevés et un manque de compétitivité sur le marché mondial, qui devient problématique au cours des années 1950. Les manufactures s’engagent activement en faveur de la fin de la cartellisation durant cette décennie.

Libéralisation et déclin
La fin progressive du Statut horloger et la libéralisation du commerce des ébauches, depuis 1962, permet aux manufactures de réorganiser leur production. Ce changement de régime a un impact considérable sur la structure de l’industrie horlogère suisse. Tout d’abord, un nombre important de manufactures cesse peu à peu la production à l’interne, pour s’approvisionner auprès de la société Ebauches SA (aujourd’hui ETA). C’est par exemple le cas de Bulova, de Certina, de Favre-Leuba, d’Universal et de Blancpain. Les progrès techniques réalisés par Ebauches depuis les années 1930 font d’ailleurs que ses produits sont d’une qualité qui correspond largement aux standards des manufactures les plus célèbres.

Vacheron & Constantin est une excellente illustration de ce phénomène. Après sa reprise par Jaeger-LeCoultre, en 1938, la manufacture genevoise peut compléter ses collections grâce à l’apport de calibres en provenance de la Vallée de Joux. Après la Seconde Guerre mondiale, alors que Georges Ketterer positionne Vacheron & Constantin comme « la plus ancienne manufacture du monde » et l’inscrit dans la continuité d’une tradition, la dépendance envers Jaeger-LeCoultre se renforce, cette dernière fournissant la quasi-totalité de ses ébauches durant les années 1970 et 1980. Elle s’approvisionne également en ébauches et en mouvements auprès d’entreprises avec lesquelles elle n’a pas de liens structurels, comme Frédéric Piguet, Lemania et ETA.

Enfin, il faut souligner l’impact considérable de la création de Swatch Group, en 1983. La production de mouvements pour l’ensemble du groupe est centralisée au sein de la filiale ETA au cours des années 1980, ce qui conduit Longines et Omega à cesser la production à l’interne de leurs propres mouvements. Elles abandonnent ainsi leur statut de manufacture au sens strict du terme.

Ainsi, la libéralisation de l’industrie horlogère vide de son sens l’idée de « manufacture » telle qu’elle avait été définie durant l’Entre-deux-guerres. Ce n’est désormais plus la capacité à produire des montres, mais celle de les vendre, qui fonde la compétitivité des marques. L’essor de la montre à quartz renforce d’ailleurs cette mutation.

Instrument de marketing
Le repositionnement de l’horlogerie suisse comme une industrie de luxe fondée sur la tradition, l’excellence technique et donc la montre mécanique, réintroduit la « manufacture » au cœur de son action et de son discours. La conception et le lancement de leurs propres mouvements par les marques permet de s’imposer comme un fabricant authentique et porteur d’une tradition horlogère. On parle de «mouvements manufacture», bien que ces derniers sont souvent développés sur la base de calibres ETA et de leurs clones (fabriqués par Sellita, Soprod ou Ronda). Quant au discours sur la «manufacture», il est largement utilisé pour renforcer l’ancrage historique des marques. Audemars Piguet, Blancpain et Vacheron Constantin s’autoproclament régulièrement la «plus ancienne manufacture horlogère», la dernière étant même devenue récemment une «manufacture d’éternité». Derrière ces termes se trouve cependant un mode de production qui ne correspond généralement plus à ce qu’était la manufacture jusque dans les années 1960.

1 Patrick Linder, De l’atelier à l’usine : l’horlogerie à Saint-Imier (1865-1918), Neuchâtel , Alphil, 2008.