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Temps longs et temps courts

Temps longs et temps courts

Auteur: Pierre Maillard

On se dit entre nous que les horlogers ont la mémoire courte. La dernière séquence que vient de traverser leur art et leur industrie semble bel et bien le confirmer. Imaginant benoîtement qu’ils n’avaient pour horizon qu’un temps indéfiniment glorieux, une large piste bleue se déployant comme un long boulevard devant eux, ils ont été cueillis au passage par la rigueur orageuse des temps. Désormais, c’est slalom géant dans le brouillard.

En public et dans leur story-telling les horlogers ne font pourtant que parler « d’éternité » et de temps long. Mais en privé, dans leurs conversations, ils n’ont souvent de langue que pour le temps court. La finance est passée par là. Ils sont désormais dopés au « temps réel », excités au passage de toutes les opportunités, entraînés dans la valse des taux de change. Un CEO, Wilhelm Schmid, de A. Lange & Söhne, nous le confirmait dernièrement : « Quand je dois suivre quotidiennement l’évolution du cours des devises, j’ai l’impression d’être plus un gérant de hedge funds qu’un responsable horloger. »

L’horlogerie s’est emballée. Elle, qui vend du temps « pour l’éternité » ou quasi, s’est mise à courir à la cadence d’un sprint. Pas étonnant qu’elle en ait tout à coup le souffle coupé. Autrefois, c’était une montre pour la vie. Aujourd’hui, il en faudrait une autre à chaque heure. « Courir toujours plus vite, non pas pour atteindre un objectif, mais pour conserver le statu quo, pour rester au même endroit. » écrit le philosophe allemand Hartmut Rosa, dans son ouvrage Accélération, Une critique sociale du temps.

Ne pas rester au même endroit
Jean-Philippe Arm a lancé le numéro 001 de Watch Around il y a dix ans, au printemps 2007. Après bien des aventures éditoriales, et libre d’agir totalement à sa guise, il a créé un magazine à son image. A son image ? Rien à voir avec le narcissisme de l’époque. A l’image d’un magazine horloger devenu aussitôt de référence. Un lieu où parler d’horlogerie et essayer d’en comprendre les ressorts veut dire rendre compte à égale distance des temps longs comme des temps courts. Regarder les uns à l’aune des autres. Nourrir les uns des autres.

Le nez dans son chronographe à incessantes rattrapantes, l’horlogerie oublie plus souvent qu’à son tour qu’elle n’est qu’un temps court dans le long tic-tac des pendules. S’affranchir de la dictature de l’instant permet de constater que si l’histoire ne se répète jamais, il lui arrive souvent de bégayer ou de tousser.

Il y a dix ans, l’ivresse de l’instantanéité a gagné le monde des médias. Un flot incessant s’est imposé. Une coulée d’informations indistinctement mélangées s’est mise en mouvement. Un grand sablier s’écoulant 24 h sur 24 h, visible d’où que vous vous trouviez, a fait vaciller tous les modèles. Désormais, l’heure est au « temps zéro ». L’instantanéité de l’éclair qui vaut pour les transactions financières vaut désormais aussi pour l’information. Il faut occuper le terrain, saturer l’adversaire.

L’horlogerie s’est prise aussi au jeu. En à peine dix ans, à force de devoir sans cesse courir pour coller au temps fuyant, l’horlogerie en a perdu un certain nombre de ses repères.

Elle erre désormais dans un temps quelque peu brouillé. Un comble pour une activité qui a pour but principal de donner un repère commun à tous.

Watch Around a donné des repères. Et c’est pour cette raison que les archivistes du futur conserveront précieusement ses numéros, en espérant les ressortir en temps opportuns.

Personnellement – qu’il me soit permis – Watch Around m’a donné l’occasion de pouvoir publier des textes aussi improbables que le portrait d’un horloger canadien atteint d’une maladie rare qui l’empêche de vieillir ou la méticuleuse description de la folie horaire et horlogère maniaque du philosophe Kant. J’ai pu aussi y évoquer la dure bataille que fut l’introduction en Occident du zéro en l’an mil, de meurtres sordides ourdis à l’aide de mécaniques infernales par des horlogers assassins, parler de la science temporelle incroyablement précise du dendrochronologue comptant les cernes des arbres, de la vocation horlogère malheureusement contrariée de Mikhaïl Kalachnikov, de la nostalgie du dernier paysan-horloger du Jura ou de la figure éternelle d’un berger de Calabre dont la mort va alimenter la roue du temps…

Tout ça n’a rien à voir avec le daily business du temps, penserez-vous.

Détrompez-vous !

Au moment où l’information instantanée est devenue un enjeu stratégique et une bataille économique, prendre du recul, voir plus large, plus profondément, plus transversalement, n’est pas un luxe. C’est une richesse, ce qui n’est pas la même chose. Et ça peut nous prévenir de toujours (re)tomber dans les mêmes travers.

Watch Around va nous manquer.

Pierre Maillard est rédacteur en chef d’Europa Star