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Plus fou que la «Freak»

Plus fou que la «Freak»

Auteur: Timm Delfs

Formé d’une plaquette de verre : le pont trapézoïdal de balancier avec les lettres « UN ». Un laser de précision y a incisé le pare-choc structuré comme une toile d’araignée et deux canaux pour une illumination effective avec du Super‑LumiNova.

Avec InnoVision 2, Ulysse Nardin prouve que les limites techniques de la mécanique ne sont de loin pas atteintes. Lorsqu’en 1983 Rolf Schnyder acquit la marque du Locle en déconfiture, il ne pouvait se douter du rôle que son nouveau bébé allait jouer, au-delà même de son décès survenu en 2011. Fabricant renommé de chronomètres de marine au XIXe siècle, Ulysse Nardin est devenu, grâce à la vista de Rolf Schnyder, une mine d’innovations dont l’ensemble de l’industrie horlogère a bénéficié. Et ce n’est pas fini.

A l’origine de cette métamorphose, la rencontre décisive en 1982 de Schnyder et Ludwig Oechslin. Ce dernier a réalisé un premier exploit pour la marque : un astrolabe réduit à la taille d’une montre-bracelet. Au rythme de tous les trois ou quatre ans, deux autres montres astronomiques ont suivi, la Planetarium et la Tellurium. Ces trois merveilles miniatures ont formé la Trilogie du Temps et fait leur chemin dans le Guinness Book des records.

Le physicien, astronome, historien et horloger Oechslin est devenu le collaborateur indépendant d’Ulysse Nardin tout en donnant accessoirement des cours à l’EPFZ. Pour la marque, il créa prioritairement des complications astronomiques qui se distinguaient de celles de la concurrence par le fait qu’elles étaient très aisément ajustables sans risquer d’abîmer quoi que ce soit. Oechslin cherchait sans cesse la solution permettant de s’en sortir avec un minimum de composants, un souci qui survit aujourd’hui dans sa marque ochs und junior.

A nouveau cœur, nouveau matériau
A la fin des années 1990, Ludwig Oechslin a aussi entrepris de se pencher sur le cœur de la montre, l’échappement, et d’en révolutionner les composants. Le résultat fut la montre complètement inédite « Freak », présentée en 2001 par Schnyder et Oechslin à une assistance ébahie. Elle comportait un échappement d’un genre nouveau qu’Oechslin avait baptisé Dual Direct et un matériau alors inédit dans l’horlogerie, le silicium. De même qu’un design révolutionnaire qui remettait en cause tous les acquis en la matière. Le mouvement lui-même tournait à la vitesse d’une rotation par heure et servait d’aiguille des minutes. Le barillet au dos était aussi grand que le cadran et se remontait en tournant le fond.

La trouvaille du silicium comme matériau idéal pour la fabrication de pièces d’horlogerie minuscules déclencha une petite révolution dans l’industrie horlogère. On vit qu’il permettait des améliorations cruciales, en particulier pour l’échappement. Grâce à son moindre poids, à son extrême stabilité dimensionnelle, à sa dureté, à son fini de surface et à une insensibilité absolue aux champs magnétiques, le silicium s’avère parfaitement approprié à la fabrication de tous les composants clés d’un échappement, y compris le spiral. Pour cet élément-là, Ulysse Nardin a failli être méchamment bloquée par la concurrence.

Aux avant-postes
En dépit de toutes les difficultés, la manufacture a fait son chemin et n’a cessé de montrer que, pour ce qui est de la recherche sur les matériaux, elle jouait un rôle pionnier. C’est ainsi qu’en 2007 la marque présentait une montre conceptuelle nommée InnoVision (WA003). Non commercialisée, elle comportait dix innovations faisant l’objet de demandes de brevets qu’on n’avait encore jamais vues dans l’horlogerie. Le silicium ainsi que le silicium revêtu de diamant y jouaient un rôle prépondérant. Ces développements avaient été rendus possibles suite à la fondation avec Mimotec de la société Sigatec en Valais. Tandis que Mimotec s’était spécialisée dans la production photolithographique de minuscules composants métalliques par procédé LIGA, chez Sigatec on se concentrait sur la fabrication photolithographique de micro-éléments de silicium à l’aide d’un procédé nommé DRIE.

Lorsque Rolf Schnyder est décédé en 2011 à la surprise générale, la marque a accusé le coup. Mais sous la houlette de Kering, Ulysse Nardin a digéré le choc et, lors du dernier SIHH, on l’a vu fringante. La manufacture présentait non seulement un chronographe de régate doté d’une fonction de compte à rebours inédite, mais aussi la génération suivante d’une montre conceptuelle comme seule Ulysse Nardin sait les faire. InnoVision 2 recèle à nouveau dix innovations qui servent en bonne partie à améliorer la précision de son fonctionnement.

1. Le Dual Constant Escapement
Cet échappement réunit les avantages de l’échappement Dual Ulysse et les progrès de l’Ulysse Anchor Escapement de 2014. Tandis que l’échappement Dual Ulysse, un développement du Dual Direct d’Oechslin, réduit fortement la masse de l’ancre par rapport à un échappement à ancre normal, l’Ulysse Anchor a rendu superflu son logement à l’aide de pivots et de rubis. Dans le nouvel échappement Dual Constant, l’ancre minuscule est maintenue en position par quatre lames élastiques en silicium extrêmement minces, deux d’entre elles étant chaque fois dotées d’une pré-tension dont l’énergie est transférée au balancier à chaque impulsion. Au passage, l’ellipse du balancier tend les deux autres ressorts afin que la même énergie, constante, puisse être délivrée lors de l’impulsion suivante.

2. Soudage direct du silicium
En collaboration avec Sigatec, Ulysse Nardin a développé un procédé grâce auquel les composants de silicium peuvent être « soudés » ensemble sans que les propriétés physiques des éléments réunis n’en soient modifiées. La fabrication de composants de silicium multi-strates tridimensionnelles était, jusque-là, extrêmement compliquée. Avec ce procédé, l’usinage de structures de silicium complexes est notablement simplifié. Le soudage direct du silicium a été utilisé pour la fabrication de l’échappement Dual Constant.

3. Balancier de silicium avec masselottes en or
Le nouveau générateur qui oscille dans l’InnoVision 2 ressemble davantage à une éolienne qu’à un balancier. Le fait est que les turbulences d’air générées par les lamelles de silicium sont de nature à freiner légèrement le balancier lorsque son amplitude, en position horizontale de la montre, va augmenter en raison d’un moindre frottement dans les pivots. Parmi les propriétés souhaitables d’un balancier : sa masse doit être aussi réduite que possible mais son couple aussi élevé que possible. Le mode de fabrication en silicium satisfait au premier critère, les masselottes d’or apposées à l’extérieur au second.

4. Grinder, nouveau système de remontage automatique
Le silicium et le procédé de fabrication photolithographique DRIE rendent possibles des structures extrêmement fines et élastiques. Les ingénieurs d’Ulysse Nardin ont exploité ces propriétés pour développer un mécanisme automatique hautement efficace, fait de très peu de pièces détachées. Au cœur figure un système de rochets muni de ressorts et de dents très fins. Un rotor périphérique en forme de segment circulaire active le mécanisme au passage et le maintient ainsi en mouvement constant.

5. Pont de silicium revêtu de saphir
Le grand inconvénient des composants en laiton munis de logements à rubis est que leur fabrication à plusieurs étages est sujette à des tolérances. C’est ainsi que, dans le traitement d’une platine ou d’un pont à l’aide d’une machine CNC, des imprécisions peuvent se présenter, les rubis peuvent ne pas être parfaits et, au moment du sertissage, des erreurs peuvent encore survenir. Si l’on savait produire un pont aux dimensions voulues à l’aide d’un matériau au coefficient de frottement aussi bas que possible, on serait débarrassé du problème des imprécisions. C’est à cela que sert le pont de rouage en silicium intégré à l’InnoVision 2. Il est revêtu d’une couche ultrafine de saphir qui confère aux logements la propriété souhaitée. Le procédé a été développé par Sigatec en collaboration avec l’EPFL. Pour InnoVision 1 déjà, Sigatec avait réalisé un revêtement en diamant pour les éléments en silicium.

6. Rouage en or dur 24 carats
Dans l’industrie horlogère, on sait depuis longtemps que l’or a d’excellentes propriétés tribologiques. Par le passé, d’autres marques avaient déjà expérimenté des roues d’échappement et des ancres en or. Grâce au procédé LIGA développé par Mimotec, qui permet de « faire pousser » de minuscules composants métalliques par photolithographie et galvanisation, il est également possible de fabriquer de tels composants en or. Dans la montre concept d’Ulysse Nardin, l’ensemble du train d’engrenage est en or, ce qui fournit d’excellents résultats en interaction avec les pièces d’acier.

7. Amortisseur en verre
Un amortisseur traditionnel pour pivots de balancier est composé des deux côtés de cinq composants de métal et de rubis synthétiques. En 2007, avec l’InnoVision 1, Ulysse Nardin montrait déjà que l’on pouvait élaborer un amortisseur efficace avec une seule plaquette de silicium. Dix ans plus tard, il est même possible d’usiner le pont et l’amortisseur à l’aide d’une seule pièce, et même en verre, ce qui, optiquement, accroît énormément l’attrait de l’ensemble. Les machines de traitement laser modernes permettent de concentrer le rayon laser sur un point précis à l’intérieur d’une pièce en verre et d’en laisser le gaz s’évaporer. C’est le seul moyen de fraiser un système autoporteur complexe fait de bras élastiques et de spiraux.

8. Canaux emplis de Super-LumiNova
A l’aide du procédé décrit au point 7, il va de soi que les éléments décoratifs peuvent être gravés dans le verre. On parle ici de tunnels emplis de matière luminescente qui, la nuit, éclairent efficacement l’échappement.

9. Index des heures modifié
La solution semble tellement évidente qu’on se demande pourquoi on ne la voit pas plus souvent : l’InnoVision 2 comporte des index des heures qui affichent 1 à 12 heures le matin et 13 à 24 heures l’après-midi. L’affichage se modifie entre 12 et 13 heures et les heures de l’après-midi remplacent celles du matin.

10. Aiguille des minutes en verre
Le mouvement en forme de barre, qui sert en même temps d’aiguille des minutes, est enchâssé dans une enceinte de verre qui a elle aussi été fraisée dans la masse par un laser de précision. Cela dit, la protection de verre n’a qu’une fonction esthétique.

Comme sa devancière, InnoVision 2 n’est pas en vente. Mais on se réjouit de découvrir lesquelles parmi les innovations qu’elle comporte se retrouveront bel et bien dans de futures montres Ulysse Nardin.