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Le chêne et le roseau

Le chêne et le roseau

Auteur: David Chokron

Lourde et solide, l’INOX de Victorinox résiste à des épreuves hors du commun. Son mouvement à quartz comporte peu de pièces mobiles.

La manière de concevoir des automobiles a radicalement changé en vingt ans. Avec des enjeux tout à fait différents, l’horlogerie a suivi le même chemin. On a passé du paradigme du tank à celui de la bouteille en plastique. Avant, l’auto et la montre étaient massives, lourdes et rassuraient par leur poids. Aujourd’hui, elles sont légères, déformables et sécurisées. Entre ces deux visions, un fait têtu s’est imposé. En cas d’accident, c’est le métal qui doit absorber les chocs, pas la nuque des passagers, ni les composants du mouvement. De rigide, la mécanique est devenue souple. Sa déformation consomme l’énergie qui est dégagée par la collision et évite qu’elle soit répercutée, intacte et fatale, aux organes vitaux.

Pieds d’argile
Derrière son apparence solide et sa carapace de métal, la montre est fragile. Portée au poignet, elle est secouée, cognée, jetée. Or le mouvement mécanique à engrenages et régulateur à balancier-spiral est fait de minuscules connexions. Elles relient le mouvement et la boîte. Tiennent les aiguilles. Connectent les engrenages au niveau des roues et des pignons. Font tenir les axes dans les percements et les rubis. A chaque fois que la montre encaisse un impact, une tension naît dans ces points nodaux. A la clé, dérèglements, imprécisions, désolidarisations, casse, tout est possible selon l’importance du choc et la capacité de la montre à y résister.

Arts martiaux
Cette situation n’est pas nouvelle. Dès 1790, Breguet avait imaginé le pare-chute, qui amortissait les chocs subis par les fragiles pivots de l’axe de balancier. C’est aujourd’hui le point le plus abrité de la montre car le plus sensible. Le couple spiral / balancier est le centre névralgique de la mesure du temps. Toute erreur à ce niveau se répercute amplifiée sur la marche et la santé de la montre. Qu’ils s’appellent KIF ou Incabloc, les deux marques principales, Paraflex chez Rolex ou UlyChoc chez Ulysse Nardin, les amortisseurs sont courants sur les pivots de balancier, puisque c’est là que tout est le plus critique. Mais qu’en est-il du reste du mouvement et de la montre ? Deux options se présentent. La première ressemble au karaté : durcir, renforcer, épaissir. La seconde suit la voie du judo : se déformer, absorber, détourner l’énergie.

Ecrasement
L’approche est philosophique, mais relève aussi du design. Car avant l’intérieur, l’extérieur de la montre est soumis à des contraintes. L’une des plus fortes est celle de la pression sous-marine. Pour y résister, il suffit d’augmenter l’épaisseur des boîtes et des verres saphir. Il en résulte une esthétique virile bien dans l’air du temps. Une autre approche consiste à vouloir rester fin et c’est ainsi que Bell & Ross avait créé une montre au mouvement baignant dans l’huile. Les liquides étant incompressibles, l’Hydromax était immunisée contre la pression à 11 000 mètres. Mais pour protéger une couronne, excroissance et point faible de la montre, on n’a pas trouvé mieux qu’un solide épaulement ou un pont comme celui qui définit l’esthétique des Luminor de Panerai.

Dehors
Autre cas de figure, le choc qui endommage la matière de la boîte. Contre ces coups, les deux approches cohabitent. La première utilise une matière plus difficile à entamer. Le problème est que plus un boîtier est dur, plus son comportement est radical au point de rupture. Ainsi, les céramiques sont très efficaces contre les petits chocs et les rayures. Mais leur dureté les rend cassantes en cas de fort impact. La seconde option consiste à dissiper. C’est l’intérêt des quelques boîtiers surmoulés de caoutchouc, qui se déforme, jusqu’à un certain point également. Cette performance vient d’être poussée dans une nouvelle direction par Panerai, dont le laboratoire de recherche appliquée ID-LAB, vient de lancer une montre au boîtier en verre métallique… qui est un métal. La structure de ce type d’alliages est dite amorphe, c’est-à-dire que les molécules qui les composent sont désordonnées. La Luminor Submersible 1950 BMG-TECH n’offre pas prise à une propagation systématique de l’énergie dans la matière. La force se perd dans ce réseau incohérent comme une onde sonore sur les murs alvéolés d’un studio d’enregistrement.

Dedans
Toutes ces problématiques se retrouvent, amplifiées, à l’intérieur de la montre. Ce qui se passe dehors se ressent dedans avec pour différence la sensibilité des composants, leur nombre, leur fragilité. Dans ce cas, l’option du durcissement tient mal la route. Car dès lors que l’on épaissit pour renforcer, on augmente l’inertie des pièces, leur consommation d’énergie et leur capacité à bousculer le mouvement. Pour rendre un calibre réellement résistant aux chocs, il faut également limiter le nombre de pièces mobiles. L’idéal est de coupler un extérieur résistant avec un mouvement à quartz et de préférence digital, comme sur les modèles I.N.O.X. de Victorinox ou certaines G-Shock de Casio. Dans la lutte qui oppose le chêne et le roseau aux éléments, le mouvement ne laisse guère le choix. Il faut plier pour ne pas rompre. Mais l’éventail des solutions est large puisqu’il s’agit d’une contrainte de toujours.

Boire
La plus courante consiste à amortir les masses. Au-delà des antichocs d’axe de balancier, l’amortissement physique est un champ fertile. Par exemple, les rotors ajourés que l’on trouve chez Rolex ont pour but de se déformer. En créant des ouvertures dans une masse oscillante, on lui permet d’onduler sans transmettre toutes les vibrations à son point d’attache. Déjà qu’il est naturellement sollicité par le poids de la pièce qu’il soutient… En effet, le poids est une faiblesse face aux vibrations et aux chocs. Cartier en a tenu compte en développant son Astromystérieux. Avec quatre disques saphir empilés, elle posait un problème majeur. Chacun de ces disques est lourd et grand, ce qui augmente le risque de casse de ses dentures extérieures très fines et comptant jusqu’à 460 dents. C’est pourquoi le disque le plus pesant est muni d’un amortisseur spécifique, développé ad hoc. Avec un poids inférieur mais pas négligeable non plus, Audemars Piguet a fait des tentatives de suspension de son tourbillon. La première de toutes les Royal Oak Concept était équipée du calibre 2896, dont le pont de tourbillon est un long ressort, stylisé mais déformable.

Amortir
Richard Mille, jamais à court d’idées qui ont trait à l’automobile, a transposé le concept du châssis tubulaire à un mouvement. Ce fut la rare et exorbitante RM 012 Tourbillon Tubulaire, en 2006. Le concept évolua ensuite avec la RM 27-01, dont tout le mouvement est suspendu dans une boîte en composite grâce à des câbles d’acier tressés. Il s’agit d’une solution encore plus sophistiquée que celle que Richard Mille utilise dans ses montres de golf. Pour isoler le mouvement de ses modèles Bubba Watson, la RM 055 entre autres, la marque les a munies de silentblocs. C’est ainsi que l’on nomme les joints de caoutchouc qui isolent du châssis les moteurs automobiles. Cette formule a été utilisée par Chopard dans ses diverses exécutions de la L.U.C Engine One Tourbillon, également très orientée automobile. Mais plutôt que d’amortir les chocs, on peut aussi les neutraliser physiquement. Cartier a ainsi eu plusieurs fois recours à des boîtiers comportant du niobium, comme dans l’Astrotourbillon Cristal de Carbone. Ce métal, qu’on retrouve également dans l’alliage des spiraux de Rolex, possède une propriété unique : il boit naturellement (et partiellement) les chocs.

Contourner
Autre solution pour éviter que les chocs ne cassent les engrenages, les supprimer. Quand TAG Heuer a lancé sa V4, ceux qui ont assisté aux présentations de ce produit où le directeur technique de la marque jetait son prototype d’un bout à l’autre de la pièce (et sans inquiétude) s’en souviennent encore. Comment marche-t-il ? Les roues sont remplacées par des courroies en plastique, solidifiées par des âmes en métal fin. Les axes du mouvement sont épargnés, les impacts ne circulent pas de proche en proche puisque chaque mobile est isolé.

Prévention
Les problèmes de toujours ont donc trouvé de multiples parades. Ils sont la preuve de la capacité à innover des horlogers, dans leur propre corpus ou en s’inspirant de ce qui se fait ailleurs. Le pragmatisme se retrouve ainsi en première ligne face à la réalité des usages de la montre. Comme Jean de La Fontaine faisait dire à son roseau : « Les vents me sont moins qu’à vous redoutables », car quand « Le vent redouble ses efforts, Et fait si bien qu’il déracine » le chêne qui se complaisait dans sa force ostensible, l’horlogerie se doit de trouver l’esquive dans la souplesse. Elle ne peut se permettre de subir les erreurs de ses clients sans réagir, fussent-ils maladroits ou négligents.