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L’iconoclaste du plat pays

L’iconoclaste du plat pays

Auteur: Fabrice Eschmann

Levier rétractable. Afin de faciliter le remontage du mouvement ou la mise à l’heure, Ressence a introduit sur la Type 12 un levier escamotable sur le fond pivotant. La manœuvre en devient intuitive : la rotation du levier correspond en effet exactement au mouvement des disques sur le cadran, dans un rapport 1/1.

Si Ressence était une personne, ce serait sans doute l’un de ces adolescents capables de transformer leur mobylette en bolide, avec comme seul outil un sens aigu de la débrouille ; ce serait assurément aussi un inventeur-fou, n’ayant pour carburant que l’attrait de l’inconnu ; ce serait à coup sûr un scientifique à l’esprit affûté, à même de surmonter des difficultés sans précédent ; ce serait enfin un philosophe, enclin à penser le temps de manière différente. En fait, cette personnalité plurielle existe bel et bien : derrière son air d’éternel bachelier, Benoît Mintiens a su créer des montres bluffantes, mêlant technicité et fonctionnalité. Des montres qui, paradoxalement, relègueraient presque l’horlogerie au second plan. Un véritable vent frais sur la branche.

Un vent du nord à vrai dire. C’est en effet à Anvers qu’en 2010, la marque – ou plutôt le concept – Ressence sort du cerveau complexe de Benoît Mintiens. Designer industriel, celui-ci est à l’époque collaborateur dans un cabinet renommé de la deuxième plus grande ville de Belgique. A son actif, de gros projets comme la rénovation du Thalys, la nouvelle version du TGV, le design des voitures électriques en libre-service à Paris ou encore la conception du métro de Toulouse. Mais un événement a priori banal va bouleverser sa vie : un diamantaire parmi ses amis lui demande un jour de dessiner une montre masculine qui puisse mettre en valeur les gemmes. Le projet n’ira pas à son terme. Du moins pas celui-là.

Codes bousculés
Car Benoît Mintiens se prend au jeu de la conception horlogère. Mais à sa manière : loin de considérer la montre comme un objet d’art, il la soumet à une analyse fonctionnelle, qui place les besoins du client au centre des préoccupations. « C’est la démarche typique du designer industriel, explique Gaëtan Gaye, directeur de Ressence. Lorsqu’il conçoit un aspirateur par exemple, il doit penser à l’ingénierie, aux processus de fabrication et bien sûr, à l’utilisateur. Tout est réfléchi, rien n’est laissé au hasard. » Une approche qui va aboutir à une « dématérialisation » de la montre, au sens propre comme au figuré.

Et d’emblée, le Belge bouscule les codes. Car là où l’horloger se drape de traditions, lui ne s’embarrasse d’aucun dogme. La montre doit être aussi confortable à l’utilisation qu’au porter. Un point de vue pratique qui, s’il apparait comme logique, va engendrer un profond remaniement de la mécanique elle-même. Quitte à reléguer le mouvement entier au rang de simple composant.

Ergonomie
Les premières réflexions autour de l’ergonomie ne vont pourtant pas sans mal. Comme d’autres avant lui, Benoît Mintiens voit dans la couronne un appendice disgracieux et terriblement malcommode. Celle-ci est donc purement et simplement supprimée et ses prérogatives transférées à un autre organe : mise à l’heure, réglage des fonctions et remontage du mouvement automatique se font dès lors en faisant pivoter le fond. Aussi géniale soit-elle, la solution s’avère cependant peu maniable. Et face à la perplexité des premiers clients, voire à leur découragement, le projet dans son ensemble manque de sombrer. D’une erreur potentiellement fatale, le designer parviendra finalement à en faire un simple défaut de jeunesse. Désormais, les fonds sont équipés d’un levier rétractable beaucoup plus intuitif, qui n’est pas sans rappeler la clé des anciens jouets mécaniques.

Mais c’est la lisibilité du cadran qui va pousser le concepteur à entièrement repenser la montre et son fonctionnement : « La manière la plus aisée de lire des informations, c’est lorsque celles-ci se trouvent sur un même niveau, comme par exemple une feuille de papier, poursuit Gaëtan Gaye. Dès qu’il y a du relief, cela devient plus difficile. » Qu’à cela ne tienne : aiguilles, compteurs et index sont supprimés au profit d’un système de disques. Tournant sur eux-mêmes dans un seul plan, ces derniers sont de plus entraînés par le cadran principal rotatif, selon un engrenage planétaire logé juste en dessous. Baptisée ROCS – pour Ressence Orbital Convex System – cette complication modulaire brevetée constitue l’essence même du concept.

L’effet goutte d’eau
Un concept qui ne s’arrête d’ailleurs pas là : obnubilé par la clarté de lecture, Benoît Mintiens a l’idée, après la présentation d’une première série de montres en 2011, de plonger son invention dans… de l’huile. En plus de lubrifier en permanence jusqu’à 215 composants du ROCS, le fluide crée un « effet goutte d’eau », qui élimine la réfraction entre le verre et le cadran. Ainsi, quel que soit l’angle sous lequel on le regarde, la lisibilité est parfaite, y compris sous l’eau, les indications graphiques étant comme projetées sur la glace.

Une telle construction, on l’imagine aisément, nécessite quelques adaptations, lesquelles ne figurent pas aux programmes des écoles d’horlogerie : pour faire tourner un tel dispositif, Ressence a opté pour le calibre ETA 2824. « Mais nous n’utilisons que la minute », précise un Gaëtan Gaye goguenard ! A ce mouvement de base sont donc retirés la roue des heures, les éléments de la date et de l'affichage des secondes. Ainsi modifié, ce moteur réduit à son strict minimum est logé dans un compartiment étanche, dans le fond du boîtier.

Transmission magnétique
Toutes les informations générées par le ROCS – jusqu’à six selon les modèles – découlent ainsi de la seule fonction minute du mouvement automatique. Reste à brancher ce dernier au module ROCS. Lequel, rappelons-le, baigne dans une capsule de 35 ml d’huile. « Nous avons développé une transmission magnétique », relève le directeur. Une plate-forme accueillant six micro-aimants est ainsi branchée à la roue des minutes côté mouvement, au sec. De l’autre côté d’une membrane étanche en titane, leur font face les pôles opposés, permettant à la force d’être transmise sans contact. Enfin, sept soufflets en nickel jouent un rôle de compensateur volumique en cas de dilatation ou de contraction de l’huile, assurant une pression constante à l’intérieur du module.

Si le design et la conception sont belges, le mouvement de base, les composants du module et l’assemblage sont réalisés en Suisse. Un choix réfléchi : « C’est un peu plus compliqué depuis Anvers, conclut Gaëtan Gaye. Mais nous en avons fait une force : nous ne regardons pas ce que font les autres ! »