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L’ethnie des artisans indépendants

L’ethnie des artisans indépendants

Auteur: Hervé Munz

Tout comme les Touareg, les Kwakiutl, les Nambikwara, les Dogon, les Guayaki ou les Achuar, les créateurs indépendants font désormais partie des « tribus » à avoir accueilli un anthropologue en leur sein. D’octobre 2009 à novembre 2013, j’ai en effet mené une ethnographie de ceux qu’une multitude d’experts et de journalistes célèbrent aujourd’hui comme « les plus authentiques » des horlogers.

Sous la formule de « créateurs indépendants », je place les artisans, installés à leur compte, qui conçoivent, construisent, fabriquent, vendent et rhabillent des pièces mécaniques de grande technicité pour le compte de leur propre marque ou pour d’autres maisons. Tout en partageant de nombreuses caractéristiques, ils ne forment pas un groupe homogène car ils ont fondé des entreprises de tailles et de types variés. Certaines d’entre elles sont des marques, dont le volume annuel s’échelonne de dix à deux mille pièces et dont l’outil de production présente différents degrés d’intégration ; d’autres sont des sociétés de sous-traitance actives dans le développement de produits spéciaux pour des clients tiers.

Afin de mieux comprendre l’environnement, la langue, les mœurs, les croyances, les rites, le système hiérarchique et la culture matérielle de ces horlogers, je me suis immergé dans leurs ateliers, les ai interrogés dans de nombreux salons et les ai observés lors de galas, de vernissages, de conférences. Durant quatre années, j’ai entrepris leur étude en me demandant, avec une naïveté de novice assumée, s’il existait des personnes qui réalisaient seules, et entièrement à la main, toutes les étapes de conception, de fabrication et d’entretien d’un garde-temps. Est-ce là la définition de l’artisanat que donnent ces professionnels ? Quelles sont les tensions inhérentes à la création indépendante actuelle ? Voici quelques réponses extraites de mes notes de terrain.

Façonner l’authenticité horlogère
Il n’est pas aisé de proposer une description de la création indépendante qui convienne à tous les horlogers qu’elle concerne, néanmoins ces derniers affichent généralement la facture « artisanale » et « authentique » de leur production en fonction de quatre critères qui font l’objet de subtiles négociations.

1. Indépendance
Indépendants, ces praticiens le sont au sens où ils n’appartiennent à aucune compagnie et dirigent seuls (ou avec des partenaires) leur entreprise, souvent entourés de collaborateurs. Même si ces horlogers valorisent leur travail en marquant leur indépendance par rapport à la « grande industrie », il convient toutefois d’apporter quelques nuances à ces discours. Leurs trajectoires biographiques et la structure même de leurs entreprises laissent en effet apparaître une dépendance structurelle importante vis-à-vis de l’organisation sectorielle de l’horlogerie et du tissu industriel suisse.

2. Autonomie
Parmi ces créateurs, quelques irréductibles font certes savoir qu’ils sont « capables de tout faire » dans le processus de fabrication d’une montre. Or, après enquête, ce n’est effectivement jamais le cas 1. Dans les faits, ils travaillent avec un grand nombre de fournisseurs et de sous-traitants. Cela s’explique avant tout pour des raisons économiques. Si certains indépendants détiennent assurément les connaissances pour faire une montre de manière autonome, ils se trouvent confrontés à deux cas de figure problématiques : d’une part, en travaillant avec de l’outillage conventionnel, cela leur prend un temps considérable. Il ne faut donc pas produire plus de cinq à dix pièces par an et être assuré, par avance, de les vendre à un prix suffisamment élevé. D’autre part, l’acquisition d’un parc technologique ou, à tout le moins, d’un centre d’usinage à commandes numériques peut constituer une solution. Mais cela implique un important investissement financier que tous les indépendants ne sont pas capables de faire et qui ne se justifie pas toujours en regard de leur petit volume de production.

3. Facture manuelle
L’acception de l’artisanat que ces créateurs défendent ne se résume pas non plus au critère du travail manuel et entretient un rapport ambigu avec lui. Dans le lexique des horlogers tout d’abord, le « fait main » renvoie toujours à une main outillée et à des opérations qui impliquent la présence a minima d’outils de main, voire de machines conventionnelles.

Pour les créateurs horlogers, la défense du hand made demeure ambivalente. Plusieurs d’entre eux affirment qu’il s’agit là d’une « absurdité économique » – excepté pour les pièces uniques, les commandes spéciales ou certaines restaurations – et d’un « vrai problème » en matière de fiabilisation technique des pièces. En parallèle, la bienfacture manuelle est aussi revendiquée par certains pour qualifier la terminaison de leurs montres tandis que d’autres prétendent que le « fait main » s’opère souvent par défaut. Le choix d’une telle méthode de fabrication témoigne d’une volonté d’éviter les problèmes de coût qu’impliquerait l’usage de technologies de pointe ou le recours à la sous-traitance pour le petit nombre de pièces produites annuellement.

De manière plus générale, l’activité créative des indépendants désigne un type de facture qui recourt, sans honte, aux technologies d’usinage les plus récentes. L’artisanat renvoie ainsi au très petit volume de montres fabriquées, aux heures de main-d’œuvre consacrées aux retouches en cours d’assemblage et au soin apporté à leurs finitions, plus qu’à la dimension intégralement manuelle du travail accompli sur elles.

4. Créativité ès mécanique
Pour les indépendants, le « vrai travail » d’horloger est d’abord une affaire d’invention et de construction mécaniques avant d’être une question d’exécution ou de décoration des montres stricto sensu. Si la créativité constitue leur valeur suprême, elle ne conduit pas forcément ces horlogers à inventer l’intégralité de leurs garde-temps. De tels développements impliqueraient des coûts d’investissement exorbitants. Ainsi, certains d’entre eux élaborent de nouveaux mécanismes à partir de bases existantes qu’ils transforment. Par ailleurs, de leur aveu unanime, la restauration de pièces anciennes et la consultation d’ouvrages historiques ont été les premières sources de leur inventivité. Ces activités ont ainsi formé une sorte de passage obligé avant qu’ils ne se lancent dans la conception de leurs produits artistiques.

Au cours de mes enquêtes, je me suis aperçu que la place qu’occupait aujourd’hui l’artisanat créatif des indépendants sur l’échiquier horloger était foncièrement ambiguë. Pour mieux comprendre cet état de fait, une brève rétrospective s’impose.

Un rôle central
Lorsque les spécialistes s’intéressent au retour de l’horlogerie helvétique à la suite de la crise du quartz, ils ont tendance à commettre deux erreurs. D’une part, ils ne retiennent comme paramètres explicatifs que le lancement de la Swatch ou la restructuration industrielle ayant donné naissance à la SMH et sous-estiment l’importance du repositionnement progressif de la branche dans le domaine du luxe mécanique. D’autre part, ces experts attribuent généralement les mérites de ce repositionnement aux grandes marques et aux groupes en omettant le rôle central qu’ont joué les créateurs indépendants.

En effet, dès la première moitié des années 1980, l’industrie suisse de la montre mécanique s’est graduellement stabilisée sur le marché des biens à très forte valeur ajoutée en tablant sur les inventions des indépendants. Ces artisans, d’abord établis à leur compte comme restaurateurs, sont devenus le fleuron de la création horlogère et un terreau innovant auquel à peu près toutes les marques de prestige ont puisé pour proposer de nouveaux mouvements compliqués. A cet égard, le lancement de l’Académie horlogère des créateurs indépendants (AHCI) en 1985 a fortement contribué à institutionnaliser l’artisanat horloger comme une activité indépendante et inventive. Les trois décennies ayant suivi la fondation de l’AHCI ont ainsi vu la démultiplication de marques – dont certaines sont désormais renommées – et d’entreprises de sous-traitance indépendantes lancées par des créateurs horlogers.

Néanmoins, à l’heure actuelle, malgré le succès et la reconnaissance dont ils jouissent, nombreux sont ces entrepreneurs à avoir le sentiment de s’être fait « bouffer par les plus gros poissons ». De manière significative, de 1985 à 1995, les compétences liées à la création de mouvements mécaniques très compliqués étaient concentrées dans leurs mains 2. L’industrialisation du luxe horloger en était à ses prémices et les technologies d’usinage ne permettaient pas encore de produire les montres de grande technicité à plus large échelle. Les choses ont alors changé à partir des années 2000. L’incommensurable succès mondial des produits compliqués a conduit les grandes marques à fabriquer ces pièces en grandes séries en internalisant les compétences ingénieuriales requises pour les réaliser.

Détenant d’importants moyens financiers, les grandes enseignes ont alors inondé le marché avec des produits similaires à ceux que développaient et commercialisaient les indépendants sans plus nécessairement faire appel à ces derniers. Parallèlement, plusieurs de ces créateurs ont eux-mêmes joué le jeu d’une industrialisation accrue et lancé des marques d’envergure en s’associant avec des partenaires financiers. Certains de ces horlogers ont été relégués à des rôles de faire-valoir et occultés par l’image de leurs maisons jusqu’à en être même parfois renvoyés. Ces trente dernières années, les artisans indépendants se sont donc, tour à tour, sentis acteurs de la promotion d’un savoir-faire d’exception, soutenus par les logiques industrialo-commerciales des marques et des groupes, puis progressivement dépossédés de ce savoir précisément au nom de ces mêmes logiques.

Redéfinition de l’artisanat horloger
Au contact de cette élite d’horlogers, ma naïveté a constitué un outil méthodologique de premier ordre. Grâce à elle, il m’a été possible d’obtenir les résultats suivants. En l’espace de quatre décennies, un nouveau type d’horloger a été inventé : l’artisan créateur indépendant. Avant les années 1980, cette figure-là n’existait pas. Les artisans en horlogerie étaient des ouvriers spécialisés, parfois indépendants mais peu valorisés, et aucunement associés à des créateurs. En tous les cas , ils ne s’occupaient pas conjointement de conception/construction, et de fabrication et de rhabillage. En production, les horlogers n’étaient de surcroît jamais chargés de l’usinage des composants des mouvements et de la terminaison des montres.

L’apparition des créateurs indépendants a ainsi brouillé diverses partitions qui déterminaient jusque-là le rôle des horlogers dans l’industrie mais surtout elle a conduit à redéfinir la notion d’artisanat en la faisant basculer du côté du monde de l’art et contraster avec l’imaginaire conventionnel. Les artisans qui réalisent seuls, et entièrement à la main, toutes les étapes de conception, de fabrication et d’entretien des montres n’existent pas ? Ils n’ont même jamais existé. Et indubitablement, c’est parce qu’ils ne coïncident pas avec cette image stéréotypée que les créateurs indépendants continuent d’alimenter le dynamisme de la branche.

1 Et cela n’a pas davantage été le cas par le passé. Contrairement à une croyance partagée dans la branche, même au XVIIe siècle, à Genève, les horlogers ne faisaient pas tout eux-mêmes. (Philippe Blanchard, L’établissage, 2011, p. 59). L’image d’une autonomie complète de l’«artisan d’autrefois» relève de l’image d’Epinal.

2 Il convient d’ajouter le nom de fabricants de mouvements haut de gamme plus anciens comme Nouvelle Lemania, Frédéric Piguet, Jaeger-LeCoultre ou Dubois Dépraz.