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A chacun son métier

A chacun son métier

Auteur: Jean-Philippe Arm

On vit décidément une drôle d’époque dans un drôle de monde. C’est un peu comme si la Comédie française avait remplacé Molière par un défilé militaire ou si la Scala de Milan proposait sans crier gare un spectacle de catch. Il y a comme ça des incongruités, qui vous font douter d’être vraiment éveillé. Vous vous pincez, avec le sentiment d’avoir raté un épisode du feuilleton de la vie réelle, avant de réaliser que l’entier du scénario a volé en éclats. La troupe est toujours là, mais on a procédé à une redistribution complète des rôles en privilégiant les contre-emplois.

Vous attendiez un dossier sur un nouvel affichage de l’heure ou sur un chronographe à rattrapante, et voici qu’on vous balance tous les détails de la dernière partie de polo entre l’équipe réserviste d’un prince déchu du Balouchistan et celle de son cousin émigré de la zone tribale… Le lendemain, ce sera le récit homérique d’une régate off shore en Mer d’Azov, suivi des résultats inouïs d’un manager du luxe dans une kermesse automobile. Produite par des gens engagés pour leur connaissance des produits horlogers et dont la déviance imposée n’est visiblement pas le métier, cette prose ne manque sans doute ni de charme ni de pittoresque, mais à qui s’adresse-t-elle? Même les rédacteurs sportifs sont largués, qui n’ont pas l’habitude que l’on monte en épingle la 7e place remportée dans une série mineure par un inconnu, sous prétexte qu’il est sponsorisé par une eau de source susceptible de vendre ses charmes minéraux dans quelques bulles publicitaires particulièrement bienvenues!

Reste que ces sujets surréalistes sont en effet publiés urbi et orbi, sans retenue, comme cent dossiers de presse coulés dans les colonnes, à peine retouchés. On ne parle même pas de distance critique ou de mise en perspective… Quant à la vérification des informations, vous plaisantez! Il y a longtemps que le journaliste dinosaure préposé à ces basses œuvres a été mis à la retraite anticipée.

Corolaire de cette pratique démissionnaire largement répandue dans des médias univoques, leur sommaire est imposé par ces fournisseurs agréés du contenu rédactionnel et espérés de la manne publicitaire. Avec les nuances qui s’imposent et les exceptions qui rassurent, le phénomène touche l’ensemble des médias et l’éventail quasi complet des produits. Le luxe horloger n’y échappe pas, on l’avait compris. Même quand la Pravda s’habille en Prada, l’information ne progresse pas d’un iota.

L’antidote? A chacun de conserver son rôle, de pratiquer son métier, quel que soit son créneau. Le nôtre est de penser d’abord à nos lecteurs et de leur offrir un contenu spécifique, choisi et concocté à leur attention. Elémentaire? Bien sûr et c’est inquiétant de devoir le rappeler.