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Le plastique, c’est fantastique

Le plastique, c’est fantastique

Auteur: David Chokron

Richard Mille RM027 Rafael Nadal, 600000 frs pour 19 grammes, dont moins de 7 pour le boîtier en composite aux nanofibres de carbone.

Le plastique, c’est un peu comme le métal. Le terme recouvre une infinité de produits dont la composition chimique, les propriétés et la valeur sont aussi diverses que méconnues. Même derrière des noms familiers, nous ne savons décrypter que la surface de ce monde vaste et difficile à comprendre. Au-delà des PVC, nylon et du PET de nos bouteilles, nous ne connaissons pas les plastiques qui nous entourent. Pas étonnant que nous ignorions alors combien l’horlogerie est friande de ces matériaux. Ce d’autant plus qu’elle les présente comme vulgaires en s’appuyant sur leurs prix. Il est vrai que le plastique n’est pas cher. Longtemps, ce fut son principal argument de vente et la raison de l’attrait des horlogers. Puis la mécanique se renversa avec le retour de la montre… mécanique. La résine noire d’une Casio à 89 francs est un épouvantail bien pratique pour une industrie qui s’appuie sur la tradition, le rouage, le métal, concepts solides et terriens validés par des tarifs élevés. Dans les faits, l’horlogerie est pragmatique et s’intéresse à toutes les possibilités, quitte à en dissimuler l’usage. Et le plastique, cet inconnu, réserve d’intéressantes surprises par ses nombreuses propriétés. Sa nature synthétique fait du plastique un matériau riche parce qu’il permet d’inventer des configurations moléculaires inédites, ce que les métaux ne permettent pas. Il faut donc apprendre à composer avec le PEEK, le perfluoroélastomère ou le Makrolon.

Ingrédients
Chimiquement, un plastique est un mélange basé sur un polymère, une chaîne de molécules identiques, concaténées et homogènes, aussi appelée résine. Il forme la matrice du matériau. On y ajoute des composés qui en modifient le comportement et les propriétés: des plastifiants pour la texture, des charges comme la fibre de verre ou de lin pour le poids et la résistance, des additifs pour repousser les poussières, combattre les bactéries, augmenter leur durée de vie, lubrifier… Il en existe des milliers et pour ajouter à la confusion, certains noms familiers sont des marques comme Teflon, Kevlar ou nylon. D’autres encore sont en fait des familles immenses, comme les silicones. Et plus intéressant encore, ces plastiques sont des substrats de première qualité. Ils se prêtent à l’adjonction d’autres matières, à une composition. Ainsi naissent de nombreux composites. Avec ce terme générique, l’on se rapproche de la terminologie des fiches techniques de montres qui se veulent high tech.

Ex-martingale
L’exploitation du plastique dépasse depuis longtemps le cadre de l’habillage. Dans les années 60 et 70, il était synonyme de progrès comme les céramiques les plus avancées aujourd’hui. Il était à la fois économique, prometteur, moulable, usinable, extrudable, colorable, amagnétique… Le nom commun rejoignait l’adjectif: le plastique était plastique. Il s’adaptait et se pliait aux volontés. Depuis, il a perdu la bataille de la perception. Il ne fait plus rêver, il fait même peur. L’horlogerie y a plus recours que jamais, mais de manière ­discrète et détournée. Il avance masqué derrière des termes nébuleux qui fleurent bon le territoire neutre de la haute technologie. Ces matières sont empruntées à d’autres industries. La pétrochimie, le nucléaire, l’aérospatiale ou l’automobile sont en permanence à la recherche de composés plus durs, plus légers, capables d’amortir les chocs sans casser, de résister aux acides, huiles et autres solvants.

Extérieurs
Commençons par les petits bouts. Dès les années 1950, les verres minéraux, c’est-à-dire en verre, cèdent du terrain au plexiglas et à l’hésalite, un acrylique. Rayables mais polissables, ils ne cassent pas sous les chocs. Les joints d’étanchéité des verres, couronnes et poussoirs sont faits d’élastomère. Puis vinrent les bracelets. Les NATO, nés dans les années 60, ont dès le départ été réalisés en nylon, c’est-à-dire en polyamide. Puis arrivèrent les silicones. Hublot a connu ses succès initiaux en proposant ses modèles sur des bracelets de ce type dans les années 1990. Peu importe qu’ils fassent transpirer, déclenchent des allergies et se déchirent régulièrement. En 1999, TechnoMarine a entrepris de réaliser des montres tout en polycarbonate serties de pierres précieuses. Leur succès fut éphémère mais le concept a fait école. Dans les années 2000, l’horlogerie de sport et à complication a réhabilité les attaches en nitrile et en silicone. Ces nouveautés, moins agressives pour la peau, aux formes ergonomiques pour limiter la transpiration, ont migré des montres de plongée aux modèles de ville. On en fait même des doublures étanches de bracelets en cuirs précieux. Sous le nom apparemment naturel de caoutchouc se cachent des matériaux synthétiques comme le néoprène ou les fluoroélastomères, et non pas le produit de la sève d’hévéa.

Mises en boîte
Ses concurrents ont raillé, parfois jalousement, Richard Mille lorsqu’il lança sa première montre réalisée pour Rafael Nadal. La RM 027 pesait à peine 20 grammes tout compris et son boîtier était en «composite à base de carbone». «Plus de 600000 francs pour une montre en plastique!» grinçaient-ils. Ils avaient raison, cette montre est en plastique. Mais aurait-elle été fabriquée en platine, matière insensible à l’ironie, que son prix n’en aurait pas été différent. Le polymère en question et le verre plexiglas employé ne sont que des outils, pas une fin en soi. Quand BRM veut réaliser une montre à la fois transparente et légère, elle utilise du Makrolon, un polycarbonate qui sert aux pare-brise et vitres de voitures de course. Résultat, sa V6-44-MK ne pèse que 41,8 grammes, moitié moins qu’en acier et résiste à l’abrasion et aux chocs (mais pas aux solvants et aux hautes températures). Et le Makrolon ne coûte que quelques euros au kilo. Peu importe, c’est le résultat, le concept, la mise en œuvre et ce que le client en retire qui compte. C’est ainsi que des matières plus que nobles cohabitent avec le constituant de joints automobiles. Lors du SIHH 2015, Roger Dubuis annonce avoir obtenu un brevet pour sertir des diamants directement dans un caoutchouc. Plus d’âme en métal, c’est le plastique qui tient la pierre.

Usure
Un exemple est récemment venu rappeler les risques de l’innovation sur les matières synthétiques. En 2007, Audemars Piguet présentait avec fierté son carbone forgé, un composite précurseur de l’utilisation de la fibre pour fabriquer des boîtiers. Huit ans plus tard, la marque explique à mots couverts que ces boîtes ont les coins qui s’effilochent. Le polymère de charge s’use et les fils de carbone, durcis par la cuisson, dépassent comme les poils d’une brosse de métal. La marque continue à exploiter ce composite mais plus pour des pièces exposées à l’usure. Rejointe par d’autres noms comme Bell & Ross, elle n’utilise plus le carbone forgé pour les lunettes, pour lesquelles on préfère par exemple la céramique. Avec une Swatch ou une Casio, on ne pleurera pas le jour où le boîtier rendra l’âme. Pour une montre qui coûte le prix d’une voiture, l’effet serait tout différent.

Jargon
Ainsi, l’argument technique, plus neutre, porteur de valeur, prend parfois le dessus avec l’utilisation d’une terminologie complexe et précise. Plus fort que le nom de marque déposé, le nom du produit chimique dans toute sa longueur rassure. La PAM00616 de Panerai est une plongeuse au boîtier en Carbotech, un composite de fibres de carbone. Or la fibre n’est jamais utilisée seule, elle ne fait que renforcer et alléger une matrice. Pour cela, Panerai revendique l’utilisation du PEEK, PolyEtherEtherKetone, un polymère ultra-dur, ultra-stable et pas abordable. Rien de très innovant à cela, la matière existe depuis… 35 ans. De son côté, HYT avait mis en avant les propriétés du polyepoxyde pour sa H1 Azo: quatre fois plus léger et trois fois plus résistant à l’abrasion que le titane. Pourquoi se passer de telles performances? D’autant plus que la matière en question était colorée en jaune fluo, couleur de la marque. Voila bien une souplesse dont les métaux sont incapables.

Avenirs
L’histoire est un éternel recommencement, surtout lorsqu’elle profite à la fois de l’amnésie collective et du progrès technique. On a ainsi oublié que Tissot avait présenté dès 1970 son Astrolon, une montre à 95% en plastique, mouvement compris. Sa courte histoire apporte de l’eau au moulin de ceux qui soutiennent que le plastique est toc. Que penser alors du calibre de chronographe C01.211 qu’ETA fournit à Swatch et Tissot depuis 2009? Il est basé sur l’architecture du calibre Lemania 5100 autrefois utilisé par Omega ou Sinn, qui comportait lui-même des composants en acétal. Et il est loin d’être seul, il suffit de regarder la prolifération rampante des platines et ponts en fibres de carbone ou composites divers (WA007). Mais le C01.211 possède une roue d’échappement et une ancre en «matière synthétique haute performance», périphrase pudique. Des composants d’échappement, rien de moins! Les pièces les plus critiques du mouvement s’accommodent donc d’un plastique solide? Au-delà de tous les arguments qui rappellent les procédures de tests en laboratoire, longues et exhaustives, la question reste ouverte: ces matières seront-elles assez résistantes? Leur transposition dans l’univers de l’horlogerie, avec ses frictions spécifiques et ses porteurs peu soigneux, peut-elle nuire à leur durabilité?