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Ce qu’innover veut dire

Ce qu’innover veut dire

Auteur: David Chokron

Classique Grande Complication Tourbillon Messidor: un pont de tourbillon en saphir pour un squelette plus aérien, le tout bien avant la mode.

Parfois, les slogans des marques sont aussi douteux que la barbe du publicitaire qui les a inventés. Cependant, dans certains cas très rares, ils résument parfaitement l’état d’esprit et la production d’une maison. Breguet entre dans cette seconde catégorie avec comme approche le plus grand poncif que l’on puisse imaginer: tradition et innovation. Or il faut passer outre ce colossal cliché, car Breguet est précisément ainsi: ancré dans son passé mais totalement tourné vers l’avenir. De la grande sonnerie à la transmission par chaîne et fusée en passant par la rattrapante ou des combinaisons de fonctionnalités, Breguet exécute tous les classiques, toutes les complications depuis longtemps. Là où la marque se distingue réellement, c’est sur ce qu’elle est seule ou quasiment seule à faire. La liste inclut des balanciers en titane, des échappements en silicium, l’utilisation précoce de ponts de mouvement en saphir… Beaucoup de ces solutions sont issues de la recherche centralisée de Swatch Group, propriétaire de la marque qui lui réserve ses plus prestigieux développements, mais pas seulement. Certaines technologies, approches, finalités et montres représentent la patte du Breguet moderne.

Repenser la chronométrie
La Classique Chrono­métrie 7727 présente un profil typique de la personnalité duale de la marque. Son apparence est tout à fait conforme à ce que l’on attend d’une Breguet. Elle possède les traits physiques qui sont sa signature. Carrure de boîte cannelée, cornes rapportées, aiguilles pomme bleuies, chiffres romains de type Breguet et l’incontournable cadran guilloché présentant une variété de motifs gravés dans l’argent pur, tous sont bien là. Deux détails trahissent la vraie nature de cette montre. La première est le 10 Hz décalqué sous le cartouche qui porte le nom de la marque. La seconde est un pont squeletté sur le cadran, à 2 heures, qui semble pointer vers une minuscule aiguille qui tourne à la vitesse d’une seconde foudroyante. Elle est directement reliée à la roue d’échappement du calibre 574DR, qui concentre deux innovations majeures. En effet, il bat à 72000 alternances par heure, soit 10 Hz, record de fréquence que Breguet est le seul à atteindre. Pour fonctionner à une telle vitesse, son système réglant est construit en silicium, ancre, roue d’ancre et chacun de ses… deux spiraux. Léger, amagnétique, quasiment sans frictions ni lubrifiant, le silicium que Breguet utilise désormais systématiquement trouve là une tâche à la hauteur de sa réputation. Mais tout rapide qu’il est, il reste soumis aux lois de la physique, comme l’inertie lors d’un choc. De plus, il est encore et toujours monté sur des axes en acier, que le silicium ne saurait remplacer. Breguet a donc dompté un de ses ennemis jurés et fait du magnétisme un allié (WA019).

Facteur qualité
L’axe du balancier, le plus sensible aux chocs, le plus vital du mouvement, est pris dans un champ magnétique qui tient chacune de ses extrémités en place. Finis les frottements dans les positions verticales. Quelle que soit sa position dans l’espace, le balancier oscille toujours sous un minimum de contraintes et cette dernière ne varie pas, ce qui élimine virtuellement les écarts de marche entre positions, un des fléaux de la précision. Ce système possède un effet secondaire, qui n’est pas du tout accessoire. Il confère au mouvement une capacité exceptionnelle à se relancer après un choc. Le couple moteur à l’échappement est maximisé parce ni friction ni poids ne gênent son redémarrage lorsqu’un impact ralentit le balancier, l’une des sources les plus courantes et inévitables de perturbation de la chronométrie. Synthétisé dans une valeur nommée pouvoir réglant, ou facteur de qualité du mouvement, celui du calibre 574DR est de 830 microwatts, aisément le double d’un chronomètre classique. Ses deux spiraux montés en opposition de phase n’y sont pas pour rien. Ajoutons à cela le fait que l’échappement haute vitesse diminue statistiquement l’impact de toute perturbation sur la marche générale du mouvement et la 7727 mérite pleinement son nom. Tout en elle est mis en œuvre pour la chronométrie, qualité horlogère la plus noble qu’une montre puisse posséder.

Repenser le son
Depuis des années, Breguet travaillait en silence sur l’amélioration de ses mouvements à répétition minutes. Son mouvement à sonnerie avait vieilli et souffrait de la même maladie que la plupart de ses congénères: ancien, ancré dans des traditions datées, il sonnait avec des qualités acoustiques devenues insuffisantes. Pour la première fois depuis le XIXe siècle, un calibre à sonnerie a été développé en partant d’une feuille blanche, sans a priori, sans se référer à une quelconque habitude qui n’aurait prouvé sa validité. La Tradition 7087 Répétition Minutes possède des marteaux qui frappent perpendiculairement au plan du mouvement. Explication, c’est dans ce sens que se propagent les ondes sonores. Alors autant les provoquer dans la bonne direction. En conséquence, les timbres ne sont pas enroulés autour du mouvement mais par-dessus. Ils sont arrimés à la fois à la boîte et au verre saphir car tous deux sont des sources d’émissions sonores. Cette conception ressemble à celle d’un haut parleur, qui fonctionne comme un piston. Au lieu de barres rondes d’acier, ses timbres sont en or et de section carrée. Ce métal sonne tout aussi bien selon Breguet, et ne s’use pas aux points d’impact, ­malgré sa tendreté. Au contraire, celle-ci lui procure des harmoniques plus riches et complexes, source de la beauté du son.

Silence
Leur forme n’est donc pas dictée par celle du mouvement, mais par les notes qu’ils produisent. La marque a essayé plusieurs géométries avant d’adopter celle-ci, pas seulement pour sa quasi forme de B mais parce qu’elle produit une sonorité qui lui convient. Le régulateur, pièce qui commande le rythme auquel les marteaux frappent les timbres, est non pas à ancre, ni à inertie, mais magnétique. Développé pour le modèle La Musicale, il est totalement inaudible et peu gourmand en énergie. Celle-ci est transférée aux marteaux par l’intermédiaire d’une chaîne et non d’un rouage. Elle s’enroule autour d’une came qui agit comme un mécanisme de force constante, régulant encore plus finement la force de frappe. Ces principes complètement nouveaux ont été validés par l’expérience, pas par l’académisme. L’effort est colossal et totalise cinq ans de développement.

Repenser la finesse
Mais Breguet ne serait pas Breguet sans le tourbillon. C’est un domaine disputé où il lui faut sans cesse laisser son empreinte. Ce fut le cas de la Classique Grande Complication Tourbillon Messidor, un squelette dont le pont de ­tourbillon est une plaquette de saphir transparent. Ce fut encore le cas avec la Classique Grande Complication Double Tourbillon Tournant munie de deux tourbillons à même le cadran. Ils tournent à la fois sur eux-mêmes et autour de la montre en douze heures. Puis la marque a frappé fort en s’invitant dans le débat des complications les plus fines. La Classique Tourbillon Extra-plat Automatique 5377 est la montre à tourbillon automatique la plus fine, mouvement et boîte compris. Le premier mesure 3 mm de haut, la seconde 7 mm. Chacun est proche des records en la matière, mais plutôt que de se battre avec des arguments quantitatifs, Breguet le fait avec deux atouts. Tout d’abord, ce remontage automatique est effectué par un rotor périphérique, un anneau de platine qui court autour du mouvement. D’autre part, ce tourbillon est d’une étonnante modernité. Au lieu de la facture traditionnelle que l’on attendait, il est surmonté d’un pont en forme de barrette, simple, élancé. Cette épure reflète celle du tourbillon-même avec son assortiment tout silicium couplé à un balancier et une cage en titane. Enfin, la 5377 dispose de 80 heures d’autonomie, ce qui en fait une montre faite pour le porter, pas pour battre des records.

Repenser le barillet
Cette longue durée de marche provient d’une solution de moindre portée symbolique mais en pratique bien plus porteuse d’avenir pour le plus grand nombre. Elle est mise en évidence sur la Classique 5277. Sans changer ses dimensions et son organisation, son calibre 515DR est passé de 75 à 96 heures de marche. Sans en modifier l’encombrement, Breguet a modifié le barillet pour y dégager de l’espace intérieur. Le ressort est donc plus long et qui plus est, fait d’un nouvel alliage qui stocke mieux la force. Comme bon nombre d’innovations en horlogerie, celle-ci est passée quasi-inaperçue alors que l’ambition est de la généraliser à l’ensemble des Breguet et des marques de Swatch Group à terme. L’amélioration des sous-ensembles du mouvement, régulateurs, échappement, barillet, épaisseur des calibres, est au cœur des préoccupations de Breguet. Les solutions retenues sont iconoclastes parfois, paradoxales aussi, mais elles sont surtout fréquentes. Il ne se passe plus une année sans que la marque ne propose une approche mécanique nouvelle. Elle revendique en cela l’héritage de son fondateur et elle aurait bien tort de s’en priver. Mais bien plus qu’une hérédité, il s’agit d’une volonté stratégique profonde. Sous l’apparence d’une montre tout ce qu’il y a de plus classique, qui colle parfaitement à l’image d’Épinal de l’horlogerie suisse de haute facture, l’inventivité de Breguet agite ses horlogers, ses concurrents et ses amateurs.