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Les métiers d’art à l’ère du «low cost»

Les métiers d’art à l’ère du «low cost»

Auteur: Louis Nardin

Dans cette pièce maîtresse de la collection de haut artisanat du 175e anniversaire de Patek Philippe, Anita Porchet associe la peinture sur émail et le paillonné, et réunit les œuvres de cinq peintres suisses sur un seul cadran.

Les impératifs de rentabilité mettent sous pression des savoir-faire horlogers restés longtemps confidentiels et précieux. En plus d’être progressivement industrialisés, ils sont aussi au cœur d’une bataille lexicale où leurs définitions sont fréquemment réinterprétées, voire détournées.

Il y a l’image d’Epinal de l’artisan penché sur son établi – naturellement lustré et marqué par des années de pratique. Ses doigts agiles travaillent sans faiblir les détails d’une pièce dans laquelle il mettra toute son attention, son cœur, son expérience. Et il y a les technologies de moulage ou d’impression industrielle, les laques acryliques ou encore le gravage laser qui donnent des résultats précis, rapides et moins cher. Entre-deux flotte un nuage lexical dans lequel les marques piochent les termes les plus en vogue, prestigieux et inspirants pour décrire à raison, mais souvent à tort, leurs créations. L’horlogerie haut de gamme est habituée à ces batailles de vocables. Il n’y a qu’à songer à celui galvaudé de manufacture…

Après être restés très longtemps confidentiels, les métiers d’art se sont imposés depuis une dizaine d’années. Ils regroupent les techniques liées à la décoration et à l’embellissement au sens large d’une montre, tant à l’extérieur, qu’à l’intérieur. Et ils impliquent par définition un savoir-faire artisanal, la maîtrise de gestes particuliers et longs à acquérir. On y trouve l’émaillage, la gravure, le guillochage, le sertissage ou encore la reproduction d’images en miniature. Depuis peu, la liste s’allonge car les marques se sont engagées dans une course à la nouveauté en allant chercher d’autres techniques, parfois très loin. C’est ainsi qu’on a vu (ré)apparaître la broderie, la marqueterie de paille ou de pétales de roses, le shakud ainsi et le maki-e japonais.

Arts industriels
Aujourd’hui, des signes indiquent que l’offre va dépasser la demande, pourtant très élevée. Mais surtout, cette progression a profondément bousculé un univers jusqu’alors confidentiel et ­préservé. Et pour cause. L’énorme demande ne pouvait pas être absorbée par les spécialistes habituels. Cette explosion soudaine a eu des répercussions variées. Les artisans ont bien sûr vu leurs carnets de commandes grossir. Mais pour quelques temps seulement. La croissance s’est tassée quand les marques ont commencé à internaliser plusieurs de ces métiers. Or ces nouvelles unités de production nécessitent du temps avant d’être pleinement opérationnelles et d’atteindre le niveau d’expertises des indépendants. C’est pourquoi ces derniers continuent d’être sollicités pour les pièces les plus exigeantes. Et mandatés en parallèle pour absorber une partie de la production plus courante que ces départements ne parviennent pas à exécuter.

Cet essor a aussi conduit à une industrialisation de la production. Effet collatéral, ces évolutions au pas de charge se sont accompagnées de quelques errements. Parmi eux se trouvent la qualité – technique et esthétique – du résultat mais aussi le langage utilisé pour leur promotion. Trop souvent aujourd’hui, un résultat obtenu à moindres frais et sans grande valeur artistique est annoncé comme ayant été réalisé selon des méthodes ancestrales.

Capacité de pouvoir juger
«La situation actuelle a quelque chose de paradoxal, constate Anita Porchet, émailleuse indépendante. Après mai 1968, les métiers d’art ont été dénigrés et ont commencé à disparaître. Les arts décoratifs n’avaient plus d’intérêt aux yeux du public et beaucoup de ceux liés à l’horlogerie ont commencé à s’éteindre, comme celui que je pratique. D’ailleurs, c’était à l’époque un métier d’abord féminin, alors qu’aujourd’hui, on y rencontre prioritairement des hommes. Au milieu des années 2000, après avoir exploité le champ des complications, les horlogers ont commencé à se tourner à nouveau vers eux, principalement pour animer leurs montres féminines, un segment à développer. Mais les dépositaires de ces savoirs n’étaient pour la plupart plus là pour les transmettre. Et avec cela la capacité de pouvoir juger d’un résultat, ce qui compte autant que la technique elle-même.»

Long chemin
La détermination et la force tranquille d’Anita Porchet sont inversement proportionnelles à sa carrure et à sa voix. Il ne faut donc pas s’y tromper, elle qui appartient au groupuscule des rares émailleurs œuvrant pour les plus grands, et qui défend âprement son savoir-faire. Il y a de quoi. Anita Porchet s’initie à l’émail en 1973, «avec mon parrain, à une époque où plus personne ne s’y intéressait». Elle continue de le pratiquer comme violon d’Ingres tout en assumant différents métiers pour «s’ouvrir à l’art», une seconde dimension fondamentale dans son travail. «C’était un long chemin pavé d’incertitudes», se souvient-elle. Ce courage au-dessus de la moyenne semble en fait indispensable à tout émailleur. En effet, outre le temps d’exécution, les risques de ratage augmentent parallèlement à l’avancée du travail, et cela indépendamment du talent de l’artisan. A chaque passage au four, la matière peut par exemple buller, ou se fissurer lors du refroidissement, ce qui signe la mort de la pièce en cours. Cela forge un caractère. Anita Porchet persiste et affine à chaque fois ses connaissances. Aujourd’hui, son attachement à vouloir perpétuer son art est ainsi aussi fort que son intransigeance quant à sa bonne réalisation. «L’émail exige de prendre le temps, et cela dès l’apprentissage. Les mains doivent apprendre les gestes et à devenir sensibles. Ensuite les matières doivent être testées, lavées, il faut dégager les bonnes nuances. Le contexte ne laisse plus vraiment d’espace pour réaliser ces opérations. Les prototypes, qui ont un rôle important d’expérimentation et de mise au point, ne se font plus par manque de temps et de volonté.»

S’initier à la beauté
Si chacun possède ses propres goûts, le but d’un métier d’art, qui en fait sa valeur quand il est atteint, est de créer de la beauté, de déclencher une émotion, le plus souvent en trouvant un équilibre adéquat. «La beauté d’un objet ne dépend pas que de son exécution, analyse Dominique Vaucher, spécialiste en micropeinture. L’ensemble doit dégager une vibration, provoquer un sentiment chez celui qui observe la pièce. Cette capacité prend du temps et exige de la pratique pour se développer, que l’on soit professionnel ou pas. L’expertise vient donc d’une capacité à savoir observer correctement.» De plus, «l’imperfection donne sa vie à la pièce, l’équilibre parfait étant synonyme de neutralité», ajoute Anita Porchet. Considéré souvent comme secondaire, ce sens artistique fait la différence. Les artisans de l’horlogerie ont d’ailleurs fort à faire pour établir un dialogue sain et constructif avec les bureaux de création qui, parfois, ne connaissent pas les contraintes, et les possibles, de leur métier. Des «usines de copistes» se sont aussi créées. En Chine par exemple des fabriques d’émailleurs reproduisent à la chaîne le même dessin. La beauté dépasse donc la simple harmonie esthétique.

But supérieur
Les métiers d’art évoquent aussi le dépassement de soi pour un but supérieur. En effet, derrière l’objet intervient la notion d’efforts, d’échecs surmontés, de courage, de persévérance, voire d’une quête d’absolu jamais satisfaite. Cette dimension purement exceptionnelle a toute sa place dans l’univers du luxe qui justement ne se satisfait que du rare, du précieux et de l’unique. Ils incarnent aussi un imaginaire où la main de l’homme, capable des plus grandes subtilités créatrices, est bien davantage qu’un outil fonctionnel du quotidien. Les métiers d’art possèdent donc aussi une image de but ultime gagné par l’effort. Ils deviennent donc par là un symbole de réussite qui parle beaucoup à la clientèle et sur lequel les marques communiquent fortement.

«Un effet de mode s’est installé depuis la dernière crise de 2008 où toute marque d’envergure se doit désormais d’offrir des pièces labellisées métiers d’art, analyse Jean-Bernard Michel, graveur indépendant. On sent le besoin de créer une vitrine dans laquelle on puisse revendiquer ces savoir-faire. Les clients apprécient ces ateliers différents et plus poétiques lors des visites d’entreprises. Mais je constate que cet engouement se double d’une banalisation auprès du public de ce qui devrait rester l’exception.»

Apprivoiser la technologie
Il faut donc produire plus, plus vite. Dès lors, l’ingénieur et le technicien ont aussi trouvé leur place dans les ateliers de métiers d’art. Avec les artisans, ils travaillent à chercher le moyen de leur faciliter la tâche. «L’intégration de commandes numériques, de lasers et autres outils technologiques permet de gagner en efficacité, essentiellement dans la préparation de la matière, explique Olivier Vaucher, graveur et à la tête de la société éponyme. Le casting, une technique de moulage, nous permet par exemple de ne plus rentrer les mains pleines d’ampoules le soir à la maison, et de garder notre énergie pour la phase la plus intéressante et exigeante: la décoration et les finitions.»

Les artisans s’accordent tous pour dire que la haute technologie est utile et bienvenue. Elle ouvre également la voie à de nouveaux types de décors qui n’existaient pas jusqu’alors. Elle permet dans certains cas de gagner 60 à 80% de temps de travail. Mais leur utilisation doit être strictement maîtrisée et encadrée. Autre paradoxe, ces nouveaux outils ne sont pas toujours capables de réaliser des composants, parfois aussi simples que des fonds de cadrans. Le dialogue entre le micromécanicien et l’artisan ne connaît donc pas la fluidité nécessaire pour être réellement opérationnel. C’est l’un des travers dont souffrent des créations aujourd’hui, principalement dans les nouveaux ateliers créés à l’interne. Dans le même temps, les tolérances se font tellement aiguës qu’elles corsètent la fabrication des pièces décorées. En effet, certaines techniques exigent de la flexibilité quant aux cotes par exemple. Le processus de normalisation lié à l’industrialisation ne leur offre plus cette liberté nécessaire. Et de l’autre côté, les horlogers en charge de l’assemblage ne savent souvent pas comment gérer ces imprévus. «Les plus belles pièces réalisées il y a 200 ans ne passeraient d’ailleurs plus les contrôles actuels», mentionne encore Anita Porchet.

Bataille de mots
Les métiers d’art sont aussi au centre d’une sérieuse bataille étymologique. Autant les définitions liées à la technique horlogère sont précises et connues – même si quelques exceptions surgissent parfois, comme celle du carrousel qui a nourri d’intenses débats lorsque Blancpain l’a (ré)introduit en 2008 –, autant celles liées aux métiers d’art sont méconnues, ou tout simplement ignorées. Plus précisément, il manque des références pour pouvoir apporter des nuances qui sont aujourd’hui indispensables. Cela se remarque en particulier au niveau de l’émaillage où l’expression «grand feu» est utilisée de manière abusive. Même l’expression «métiers d’art» est aujourd’hui remise en cause, car utilisée à tort et à travers. Patek Philippe, qui peut se targuer d’une maîtrise absolue de ces métiers, a même cessé d’en parler. A la place, elle a introduit la notion de «haut artisanat». «J’ai moi aussi changé mon vocabulaire, explique Anita Porchet. J’appelle désormais “Peinture miniature grand feu technique de Genève” des pièces précédemment étiquetées simplement “grand feu”.» Excès de zèle? Pas forcément.

Ethique et vérité
«Parmi ses clients, l’industrie horlogère attire aussi des puristes, ceux-là même qui possèdent le plus souvent les moyens d’acheter les pièces les plus exceptionnelles, donc les plus chères, analyse Gianfranco Ritschel, formateur en culture horlogère. Ils sont très informés, éduqués, et portent une attention extrême à l’authenticité des produits. Cacher la vérité ou n’en dire qu’une partie finit par créer un sentiment de méfiance. Ce jeu s’avère dangereux car il remet en question la noblesse de ces métiers. On fait vaciller une dimension éthique, qui est pourtant cruciale pour assurer la pérennité de ce genre de produits.»

Bien sûr, tous les acheteurs de montres ne sont pas experts. Le niveau de connaissance de l’horlogerie fine ne cesse cependant d’augmenter simplement de par la hausse de la consommation, ainsi que par les efforts d’information, de formation et de communication qui gravitent autour. Le développement des métiers d’art doit se poursuivre, mais avec la finesse et l’esprit qui leur confèrent leur indispensable touche de poésie.