pub skyscapper
Une tête, deux cerveaux, cinq possibilités

Une tête, deux cerveaux, cinq possibilités

Auteur: David Chokron

Hamilton Face2Face, un mouvement trois aiguilles et un chronographe, dos à dos dans une même boîte.

L’anatomie horlogère ressemble à l’anatomie humaine, règles et exceptions comprises. Nous avons un cerveau unique, contenu dans une seule tête coiffant un seul corps. La montre possède pareillement un organe réglant situé au cœur d’un mouvement, contenu dans un boîtier. Quand ces normes glissent, les entités se multiplient et l’étude de ces cas est fascinante. Chez l’homme, elles consistent en des jumeaux, vrais ou faux, et des siamois. En horlogerie, les exemples sont comparables. Ils vont de deux mouvements qui ne font que cohabiter dans une même boîte, à la présence de deux cerveaux entretenant divers degrés d’interdépendance.

1. Colocation
Êtres génétiquement proches mais pas identiques, partageant une même grossesse, les faux jumeaux ont beaucoup en commun. Certains gênes, une famille, une intimité fœtale qui les liera à jamais. D’une manière similaire, il est possible de faire coexister deux mouvements dans un seul ­boîtier. Ils ne sont reliés que par cet habitacle de métal et la volonté de la marque qui les a unis. Généralement, elle l’a fait pour multiplier les fuseaux horaires. En effet, l’essentiel des montres GMT permettent l’indication de deux heures différentes, mais pas des minutes qui sont mises en commun. Le plus simple pour indiquer deux temps distincts est d’utiliser deux mouvements distincts. Ils ont chacun leur couronne, leur alimentation en énergie, leur indépendance. Glycine s’est fait une spécialité de cette multiplication, allant même jusqu’à loger trois mouvements dans une seule montre. L’effet recherché peut être lié au style. C’est le cas de la série limitée Face2Face d’Hamilton, montre ovale et réversible qui joint un chronographe sur une face à une montre trois aiguilles sur l’autre. C’est aussi un marqueur identitaire comme chez deLaCour. Dans un genre qui n’est pas des plus subtils, la marque adjoint deux calibres dans un boîtier en forme de lyre, parfois même deux chronographes. Jacob & Co va encore plus loin avec la Five Time Zones: cinq mouvements pour autant de fuseaux horaires, destinée aux globe trotteurs adeptes du bling. Voilà pour le degré un de la promiscuité.

2. Mise en commun
Au degré deux, les mouvements partagent quelques composants. Pas les plus différenciants, plutôt des pièces structurelles, alimentaires comme la couronne et la platine. La première parce qu’elle donne de l’unité à un objet double. La seconde parce qu’elle simplifie la production et rassemble les structures. Le principal adepte de cette organisation est la division Haute Horlogerie de TAG Heuer. Avec son concept de chaîne duale, la marque a associé des mouvements de base à divers mécanismes indépendants de chronographe à haute fréquence. Elle peut ainsi maintenir son avantage sur son domaine identitaire, le chronographe, sans rencontrer les problèmes liés à l’utilisation de mouvements ultra-rapides comme l’usure à moyen terme et une consommation d’énergie exponentielle. Ainsi, un calibre à 4 Hz générique est implanté sur une platine de grande taille développée ad hoc. TAG Heuer y adjoint un mécanisme de chronographe indépendant. Il passe le plus clair de son temps arrêté. Une fois déclenché, il bat à des fréquences folles. La marque a ainsi atteint les 500, 1000 avant de grimper à 2000 Hz. Cette mise en commun de petite envergure est par nature souple. Ainsi, l’Histoire de Tourbillon 6 Harry Winston loge un mécanisme à tourbillon triaxial à côté d’un carrousel dédié à la mesure occasionnelle des temps courts.

3. Moyenne
Malgré tout, ces entités colocataires restent peu sensibles les unes aux autres. Tout commence à se compliquer lorsque les deux voisins interagissent, comme des jumeaux. La surenchère qu’a vécu le mécanisme de tourbillon a poussé les horlogers à vouloir en faire plus, au sens quantitatif du terme. Les tourbillons multiples ont ainsi connu une effervescence qui n’est pas retombée. Roger Dubuis continue à produire son mouvement à double tourbillon, squelette ou plein, en quantités étonnantes. Elle a même osé un total de quatre échappements inclinés dans sa Quatuor. Greubel Forsey exploite la logique avec ses variations autour du thème de l’échappement multiple, principalement sous forme de double voire quadruple tourbillons. Légère variante autour du thème des jumeaux, Blancpain a appairé deux régulateurs rotatifs de types différents dans une même montre. A midi, un tourbillon répond à un carrousel, spécialité de la marque, logé à 6 heures. Mais faire cohabiter plusieurs échappements est plus facile à dire qu’à faire. En effet, le mouvement n’admet qu’une source unique d’information. L’horloge mère qu’est l’échappement doit diffuser un temps de référence unique, puisque la montre ne possède qu’une seule seconde qui détermine le reste des indications. Il faut donc un mécanisme qui unifie la marche des deux échappements. C’est la vocation d’un différentiel. Quand les deux échappements sont synchrones, il ne sert pas. Quand ils divergent, il prend davantage de force au plus rapide des deux et moins à l’autre, faisant naturellement leur moyenne.

4. Interdépendance
Une quatrième possibilité de cohabitation horlogère, celle qui se rapproche le plus des frères siamois. Les deux organes réglant, les cerveaux, partagent tout le reste des organes et s’accordent. Ce peut être sans contact, comme par télépathie. La résonance harmonique permet à deux balanciers d’accorder leur vitesse d’oscillation sans être reliés mécaniquement. Ils échangent des vibrations et donc de l’énergie, qui leur permettent de compenser mutuellement leurs erreurs. La technique est extraordinairement délicate à mettre en œuvre. Seule une pincée de marques s’y est risquée. La H2 de Beat Haldimann a déposé deux balanciers sur un tourbillon central où ils se répondent. Exemple le plus connu, le Chronomètre à Résonance de François-Paul Journe incarne les problèmes inhérents à la résonance à cause de sa forte notoriété. Pour être en phase, les deux balanciers requièrent une finesse de réglage micrométrique et stable. Or comment peut-on les obliger à rester toujours à la même distance, à la même hauteur, à la même fréquence en centième de hertz près alors qu’ils sont ballottés au poignet en permanence? Pour gommer le problème, les Chronomètres à Résonance sont munis d’un dispositif qui remet les deux petites secondes à zéro simultanément, effaçant leurs inévitables écarts de marche. Troisième concept, différent dans sa mise en œuvre, l’Oscillateur Harmonieux de Rudis Sylva. Montés sur un pont rotatif identique à celui d’un tourbillon, deux balanciers dentés sont implantés face à face et engrènent. Ils s’aident mutuellement en s’échangeant de l’énergie. Chacun est muni de son spiral, montés en opposition de phase: l’un s’ouvre lorsque l’autre se ferme. Ainsi, les moments de vulnérabilité du spiral face à la gravité sont compensés et cet effet est augmenté par la mise en rotation de l’ensemble.

5. Compensation mutuelle
Il s’agit d’une manière de séparer en deux éléments ce qui est parfois uni autour d’un seul et même balancier. En effet, la dernière des possibilités de conjonction mécanique est celle du double spiral. Utilisé entre autres par H. Moser & Cie, Laurent Ferrier, Breguet ou Audemars Piguet, cette idée consiste à coupler deux spiraux réglant sur le même balancier. Bien choisis, issus de la même coulée, de la même cuisson, ce sont des quasi-clones. Montés l’un dans le sens inverse de l’autre, ils rapprochent le centre de gravité du balancier en action au plus près de son axe. Les frottements latéraux, forte source de perte d’énergie et de précision, sont quasi annulés. Cet effet s’ajoute à celui que connaît également l’oscillateur harmonieux. L’opposition de phase permet de ne pas dépendre d’un seul spiral qui peut se retrouver en situation de fragilité au moment d’un choc. C’est quand il est déployé qu’il se laisse le plus facilement perturber et avec lui, la marche. Ainsi, de l’option la plus facile à la plus ésotérique, de la recherche de style à celle d’une chronométrie innovante et coûteuse, la multiplication des êtres horlogers est une source fertile d’idées. Elles ne sont pas toutes viables, ni toutes élégantes, mais elles font croître et se multiplier les solutions.