pub skyscapper
La formation à l’épreuve des frontières

La formation à l’épreuve des frontières

Auteur: Olivier Müller

Former des horlogers en entreprise, c’est former aussi des mécaniciens, ainsi que des opérateurs pour une pléiade d‘activités spécialisées.

Ce qu’il y a de bien, dans la formation horlogère, c’est que tout le monde poursuit le même but (former des élèves à l’emploi) mais de manière différente. Alors évidemment, lorsque l’on regarde vingt ans en arrière, la volonté de se renvoyer la balle sur les insuccès est forte. Et si l’on scrute l’avenir, chacun croit posséder la formule magique.

La loi du chiffre
On se risquerait à dire que les chiffres pourraient mettre tout le monde d’accord. Pourtant, c’est en les regardant que certains concluent que le sujet n’est pas d’actualité. Ainsi, à la Chambre de Commerce et d’Industrie (CCI) de Besançon, on s’inquiète: «Les frontaliers reviennent. Il y en avait 25000 travaillant en Suisse, ils sont 22500 aujourd’hui, soit 10 points d’écart. On pensait consolidation, on a une récession. Alors parler de formation quand l’emploi bloque, c’est délicat».

Ce reflux de frontaliers est surprenant car, d’ordinaire, l’emploi (frontalier ou non) est naturellement indexé sur le marché global du travail. Or aujourd’hui les deux sont dissociés: l’emploi frontalier décroche alors que l’emploi horloger suisse a progressé. Selon la Convention Patronale (CP), les effectifs de l’industrie horlogère ont d’ailleurs gagné 3,2% en 2014 par rapport à 2013.

Les raisons du décrochage frontalier
Pourquoi ce décrochage? Déjà, parce que ces chiffres ne tiennent pas compte des salariés qui ne travaillent que partiellement pour l’horlogerie. Prenez une entreprise qui usine le métal à 30% pour l’industrie horlogère, puis le reste du temps pour le médical, l’électronique ou la construction: elle ne sera pas comptée dans les emplois horlogers. Lorsqu’elle perd un marché horloger suisse, cela n’affecte pas les statistiques officielles helvétiques, qui continueront de croître. Mais les frontaliers concernés, eux, perdent leur emploi.

Même constat du côté des intérimaires français, qui n’apparaissent pas dans les statistiques officielles suisses. Et qui, eux aussi, rebroussent chemin lorsque les manufactures ferment des postes… sans que cela n’affecte les chiffres.

Il en va de même pour le chômage partiel, qui n’est pas inclus dans les statistiques horlogères, lesquelles ne comptent que les sorties définitives de l’entreprise. Pourtant, là aussi, un salarié français d’une industrie suisse, mis au chômage partiel, reviendra en France et sera à charge de l’Etat. Tous ces facteurs sont autant d’amortisseurs statistiques. Au final, l’emploi frontalier n’est pas au beau fixe, mais la formation, qui joue sur des cycles de trois à cinq ans, n’est pas encore affectée.

Un marché saturé
Avec leurs petites promotions de quelques dizaines d’élèves, les écoles françaises d’horlogerie tournent donc toujours à bloc. «J’ai deux à trois dossiers pour une seule place», soupire Gabriel Radzikowski, proviseur du lycée Edgar Faure de Morteau, spécialisé en horlogerie et microtechnique. Même son de timbre côté WOSTEP, où Maarten Pieters propose ses cours orientés SAV dans une demi-douzaine d’écoles dans le monde. La CP confirme d’ailleurs que ce sont bien les ouvriers de production qui sont les plus demandés. Plus de 2000 postes y ont été créés l’année dernière. Regardons sur vingt ans: 22181 ouvriers de production en 1995, 44305 aujourd’hui. Du simple au double.

Avec ses 8% de chômage, la Franche-Comté voisine serait donc bien avisée d’ouvrir en grand les vannes de la formation horlogère, que la Suisse voisine absorberait quasi instantanément. Pourtant, ce n’est pas le cas.

Former en France des ouvriers qualifiés qui partent ensuite pour la Suisse n’intéresse pas le gouvernement français: moins de cotisants et aucun impact sur les chiffres hexagonaux du chômage. Les entreprises, elles, y laissent des plumes: «Je suis obligé de former trois o­uvriers pour n’en garder qu’un», soupire-t-on au groupe IMI, partenaire de la Suisse pour ses cadrans, couronnes et céramiques. «Et en France, on a une énorme inertie. Il faut 6 à 7 ans pour que les choses bougent», ajoute la CCI de Besançon. Millefeuille administratif, budgets saucissonnés: la France est lente. Il faut donc former aujourd’hui pour être opérationnel entre 2020 et 2025.

Enfin, les lois bloquent des deux côtés. Il n’est par exemple pas possible pour un jeune en alternance en France de venir faire son stage en Suisse. La France veut retenir ses talents, la Suisse privilégie l’emploi local. Nobles positions réciproques, mais blocage sur le terrain, car chacune a besoin de l’autre.

Les erreurs du passé
Au cours des deux décennies précédentes, la formation a avoué d’autres hoquets. En cause: la formation générale, c’est-à-dire tout ce qui ne relève pas spécifiquement du métier d’horloger (arithmétique, langues vivantes, français, etc.). «Nos entreprises nous disent clairement qu’elles n’ont pas vocation à rattraper les manquements de l’école générale», concède François Matile à la CP. Traduction: elles veulent de bons opérateurs CNC, même s’ils ne savent pas aligner deux phrases sans faute ni maîtriser les opérations de base.

«C’est encore plus grave», enfonce Gabriel Radzikowski. «On ne demandera jamais à un apprenti de faire une thèse, mais s’il ne sait même pas rédiger un rapport ni effectuer une division, il n’évoluera jamais. C’est très préoccupant. L’illettrisme n’est pas si loin qu’on le pense».

Alors même si un haut responsable suisse persifle contre «un taux soviétique de bacheliers français» (81,6%), le maintien d’un enseignement de compétences générales, national et harmonisé, sera bel et bien essentiel à la viabilité à long terme de la formation dispensée aujourd’hui, en 2015. C’est ce que beaucoup d’observateurs reprochent à la formation duale de la Suisse… qui lui répond l’inverse: la France, pays suréduqué, mais non qualifié et donc sous-employé!

Visées d’avenir
On attendrait donc de l’avenir un meilleur équilibre, un mi-chemin entre la formation duale (suisse) et l’alternance (française), entre l’enseignement général et spécialisé. Car au-delà, sur la nature des programmes, les avis convergent: «vers des profils de plus en plus qualifiés», résume François Matile à la CP. «Il y a 20 ans, nous avions un tiers de profils qualifiés, deux tiers de non qualifiés», ces fameux ouvriers qui ont appris «sur le tas». «Aujourd’hui, c’est l’inverse». Au centre de formation de Tramelan, on voit venir «des horlogers de production formés comme des opérateurs, avec des travaux de plus en plus séquentiels».

La formation sera donc davantage spécialisée. «C’est d’ailleurs pour cela que la formation microtechnique explose», explique Gabriel Radzikowski. «Elle forme des jeunes qui sauront produire des microcomposants, programmer, connaissant les matériaux, et peuvant passer de l’horlogerie au médical sans trop de problème». Voilà bien le deuxième axe de développement de la formation du futur: après la spécialisation, l’interdisciplinarité. Soit au sein d’une même manufacture, soit pour changer d’industrie.

Des adultes et des voyages
Troisième axe de développement, qui traine encore aujourd’hui: la formation pour adultes. Dans son volume, elle ne progresse pas. «Trouver un financement pour adulte en France, c’est le parcours du combattant», reconnaît-on au GRETA, pourtant chargé de ce sujet dans l’Hexagone.

En termes d’âge, elle ne change pas non plus: «40 ans tout rond», indique la CP côté Suisse. Or les générations futures ne feront pas que de la mobilité géographique, mais aussi professionnelle. La reconversion peine aujourd’hui à séduire, mais elle sera probablement de plus en plus sollicitée à 40, 50, voire 60 ans, notamment avec un âge de retraite qui n’en finit plus de reculer.

Il reste un quatrième axe de développement, plus tabou: l’international. Tous ces débats, quels qu’ils soient, sont franco-suisses, au mieux européens. «Evidemment, car c’est ici que les produits sont faits!», justifie François Matile. Mais une montre voyage et un savoir-faire s’exporte. Pourquoi la CP n’ouvrirait-elle pas une antenne à Los Angeles pour s’assurer que les écoles locales suivent les métiers et processus pensés à La Chaux-de-Fonds, en échange de son label? Protéger un savoir-faire est une chose, diffuser un savoir en est une autre. Et c’est bien là l’essence de la formation. Le WOSTEP l’a bien compris en ouvrant ses centres de formation SAV partout dans le monde, ce qui répond à un besoin évident des marques et de leurs clients.