pub skyscapper
Les règles formelles du design horloger

Les règles formelles du design horloger

Auteur: Nicolas Babey

Tout amateur de montres sait ce que le secteur horloger doit au design en termes de valorisation de ses produits. Si la pure performance technique de certains garde-temps suscite évidemment aussi de l’émerveillement, la discipline de l’ingénierie a bénéficié depuis le XIXe siècle d’une imposante littérature scientifique et de manuels pour reproduire comme pour inventer.

Cependant, face au domaine scientifique de l’ingénierie, le design est resté le parent pauvre. Certes, quelques ouvrages ont tenté de percer les mystères du design, et celui-ci s’enseigne aujourd’hui dans les hautes écoles. Des recherches appliquées se sont développées depuis quelques années, mais la discipline du design reste encore nimbée d’une sorte de magie mystérieuse.

L’art d’agencer
J’ai rédigé précédemment trois articles consacrés à onze «conventions esthétiques» dominantes dans le design horloger1. A la manière d’un cuisinier qui invente mille manières d’associer des ingrédients connus de tous, ces conventions représentent la matière première des designers. Si, comme les ingrédients, ces conventions sont en nombre limité, les agencements qu’elles promettent sont infinis. Si magie il y a, c’est probablement dans l’idée d’associer des formes, des matériaux et des couleurs déjà connus, mais de manière parfaitement inédite.

Pourtant, si le design est, à l’instar de la gastronomie, l’art d’agencer du connu, le design doit respecter des règles formelles. Ici, la métaphore culinaire peut continuer à nous porter secours. Dans le royaume des papilles gustatives, il ne suffit pas de créer des associations de saveurs et de textures, il faut surtout bien les agencer. Trouver l’équilibre du sucré, du salé, et des quantités.

La règle de trois
Si l’on observe attentivement les formes, couleurs et matériaux qui composent le design des icônes de l’horlogerie, on s’apercevra que ces montres fameuses n’intègrent jamais plus de deux à trois conventions esthétiques. La Swatch est constituée d’éléments Pop Art et Bauhaus. La Tank de Cartier intègre des références Art Déco et Second Empire. La Reverso joue avec le Transfert et l’Art Déco. Une Richard Mille est d’abord un heureux mélange des conventions de la Machine et du Bauhaus, etc. Quand trop de saveurs différentes font un brouet sans personnalité, il semble en effet que nos yeux ne sachent plus lire dans une seule montre de trop nombreuses références.

Hiérarchie
Mais restreindre les emprunts ne suffit pas. Il faut une porte d’entrée, un plat principal. Viande ou poisson! La garniture servant à exhaler le premier met. L’harmonie d’un bon design horloger est donc affaire de nombre – la règle de trois – et de hiérarchie. La porte d’entrée de la Swatch est le Pop Art. Reverso et Tank s’appuie d’abord sur l’Art Déco. C’est la convention de la Machine qu’une Richard Mille valorise en premier lieu.

Les cinq verbes
Néanmoins, les contraintes formelles ne s’arrêtent pas là. Auquel cas le designer risquerait d’être envahi par l’angoisse de la feuille blanche. Travailler pour une marque suppose des contraintes supplémentaires. Celles-ci peuvent se résumer en cinq verbes:

  • Observer: si les conventions esthétiques sont des productions historiques, d’autres conventions se construisent sous nos yeux. A l’image de l’écologie, de nouvelles valeurs naissent, auxquelles correspondent des formes spécifiques. De même, certaines conventions ont temporairement ici le vent en poupe, tandis que d’autres s’assoupissent là, peut-être pour mieux se réveiller plus tard. C’est au travers d’une telle veille sociétale qu’une marque doit être évaluée.
  • Compter: Les conventions esthétiques disent le prix d’une montre; elles disent aussi la taille du public-cible. Prix et taille font directement référence au positionnement stratégique de la marque. Ainsi, l’utilisation du plastique et des formes Pop Art serait à priori surprenante pour une marque comme Patek Philippe…
  • Intégrer: Il ne s’agit pas seulement de dessiner, mais aussi de prendre acte de contraintes techniques limitant le champ des possibles. Comme la créativité a besoin de règles pour s’exprimer, ingénierie et design doivent sans cesse collaborer.
  • Légitimer: C’est en puisant dans sa propre histoire qu’on légitime une innovation en design, que l’on fabrique une famille de produits cohérente.
  • Signer: L’œuvre nécessite une signature: le nom, le logo, ou encore un signe distinctif de la marque: le bouton poussoir de Cartier ou de Panerai, le cadran guilloché de Breguet, la lunette striée de Rolex.

Loin de tuer la «magie» du design, ces «commandements» orientent la créativité, font gagner du temps et, surtout, minimisent les risques pris par le commanditaire et le designer. Si le respect de ces quelques règles ne débouche pas forcément sur les icônes de demain, peut-être en balisent-elles le chemin.

1 WA014: Conventions esthétiques horlogères (I). Fabriquer des désirs.

WA015: Conventions esthétiques horlogères (II). Homo Fabulator.

WA019: Conventions esthétiques horlogères (III). Transfert et écologie.