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Les montres-réveils

Les montres-réveils

Auteur: Jean-Philippe Arm

La première Cricket (1947) et son mouvement: V120

Dans l’histoire horlogère et particulièrement dans celle des montres-bracelets, voici une complication éminemment utile, le réveil ou l’alarme, qui occupe une place unique. Il y a de multiples raisons à cela et quelques paradoxes. Elle n’est pas née de la dernière pluie, puisqu’elle a été la première fonction ajoutée à des horloges au XVe siècle déjà. Puis elle eut très tôt ses heures de gloire en montres de poche. Avant même d’être munies d’aiguilles, celles-ci furent dotées d’une sonnerie. Le règlement de 1601 de la corporation des horlogers genevois imposait ainsi comme travail de maîtrise « une montre avec réveil pour porter au cou ». Et les plus grands horlogers européens du XVIIIe siècle ont signé de remarquables montres-réveils avant de leur faire des infidélités à répétitions…
Son interprétation à la dimension d’une montre-bracelet n’est pas allée de soi. Elle exigeait beaucoup d’astuce et de maîtrise technique, un esprit d’invention aiguisé. Elle suscita pas mal de vocations dont peu conduisirent à la consécration. Deux noms et deux marques lui sont à jamais associés dès le tournant des années 1950 : la Cricket de Vulcain et la Memovox de Jaeger-LeCoultre. Et c’est toujours le cas soixante ans plus tard. Même en l’élargissant à quelques ­contributeurs ­occasionnels, il n’y a pas de cercles aussi restreints dans le monde des fabricants de spécialités horlogères.
Le mécanisme de réveil ou d’alarme est une pure merveille associant la mesure du temps à l’acoustique. Il appartient à la catégorie sélective des montres à sonnerie, sans jouir du prestige des répétitions minutes, ni a fortiori des grandes sonneries. Sa fonction est particulière. Il ne s’agit pas de donner une heure à la demande ou de les sonner toutes, mais d’exprimer celle que vous avez choisie préalablement pour vous arracher aux bras de Morphée ou pour éviter, en plein éveil, le fatal oubli d’une échéance cruciale.

Créneau bien occupé
La production de la complication réveil fut balayée par l’arrivée du quartz qui la banalisa complètement. Au-delà des amateurs avertis et des connaisseurs, son statut auprès d’un large public ne correspond pas aujour’hui à ses mérites, Ceux-ci sont largement méconnus, sous-estimés. Son marché est étroit. « Il correspond à 5 à 10% de celui des chronographes, évalue Jérôme Lambert, CEO de Jaeger-LeCoultre, qui ajoute en souriant: Et comme nous l’occupons bien, rares sont les marques prêtes à investir pour développer de nouveaux mécanismes dans ce créneau. D’autant que techniquement cette complication utile n’est pas si facile que ça.»
Bernard Fleury a le même avis, ravi qu’à son échelle, forcément plus modeste, sa marque bénéficie de cette légitimité également très forte et dissuasive pour une éventuelle concurrence. Lui-même, au sens figuré, a actionné le réveil de Vulcain au début des années 2000 en toute connaissance de cause et s’en félicite. Mais il a fallu reconstruire le calibre historique, à l’identique mais selon les standards d’aujourd’hui, ce qui ne fut pas une mince affaire techniquement, ni financièrement.
Par la force des choses, très peu de marques font la promotion de cette géniale complication, alors que toutes se bousculent pour vanter les mérites de leurs chronographes, par exemple. Rarement sous les projecteurs, elle voit donc son marché d’autant plus confiné, ce qui coupe encore plus les ardeurs de nouveaux acteurs potentiels.

Deux dates, deux ténors
S’il fallait retenir deux dates dans cette histoire, les voici : 1947 et 1956. La première est celle du lancement officiel de la première montre-bracelet-réveil, la fameuse Cricket. La seconde est celle du lancement de la première Memovox à remontage automatique, une célébrité. La réalité historique est naturellement plus riche. En y regardant de près on observe à cette époque et durant une dizaine d’années une incroyable effervescence autour des mécanismes de réveil. Dans les ateliers d’abord, puis au prétoire.
On est donc en 1947 et une percée significative est faite enfin dans un domaine convoité mais désespérant, et manifestement on piaffe d’impatience dans les écuries pour ne pas rater ce nouveau départ. Eterna avait déposé un brevet en 1908 déjà pour une montre réveil, exploité sous la forme d’un calibre de poche dotée d’un bracelet présentée en 1914 lors de l’Exposition nationale suisse de Berne. Comme d’autres, elle fut équipée d’une grille de protection et proposée aux poignets des militaires durant la Première Guerre mondiale. Mutée en montre-bracelet, elle fut produite durant un temps sans véritablement percer, ni susciter beaucoup d’émules. La discrétion pénalisante du volume sonore, liée à celui de la boîte plus modeste d’une montre-bracelet conduit les fabricants à renoncer ou à chercher ailleurs. La voie des montres tactiles qui aiguillonnaient le poignet à l’heure désirée fut explorée, sans beaucoup de succès.

Premier objet bionique
Chez Vulcain, Robert Ditisheim multiplie les prototypes dès le début des années 1940, mais il bute toujours sur le lancinant problème de la sonorité. Les timbres qui font merveille dans les répétitions minutes manquent de puissance au poignet qui en étouffe le son. La visite dans ses ateliers de La Chaux-de-Fonds d’un scientifique français, Paul Langevin, le mettra sur la voie par ce judicieux conseil : « Inspirez-vous de la nature, les grillons ne sont pas très gros et on les entend bien… ». Le premier objet bionique allait naître, fruit d’une démarche toujours d’actualité : la nature est devenue une source régulière d’inspiration pour les « inventeurs ». Grâce à une fine membrane en acier et un double fond, le son émis par la Cricket lancée en 1947 était puissant. L’impact fut spectaculaire et réveilla toute la corporation.
Le mouvement était animé par deux barillets, dont l’un réservé à la sonnerie. Le système jouait sur les encoches d’une roue de déclenchement positionnée à l’heure voulue et sur les ergots de la roue des heures qui allaient se trouver en face d’elles le moment venu et s’y insérer sous l’effet d’un ressort. Ce déplacement libérait le marteau qui n’attendait que cela pour frapper, en l’occurrence sur un tenon fixé à la membrane. Celle-ci assurait l’étanchéité de la montre tandis qu’un double-fond ajouré amplifiait le son et le laissait s’échapper.

La puce à l’oreille
Robert Ditisheim avait naturellement déposé des brevets pour protéger son invention, ceci en 1943 et en 1944, dans une catégorie quasi vierge. Dès 1947, c’est l’explosion : en trois ans plus de trente brevets sont déposés sur le thème de la montre-bracelet à réveil acoustique. Vous avez dit bizarre ? La justice fut saisie. Vulcain perdit une première procédure contre Jaeger-LeCoultre, auquel rien ne pouvait être reproché, puis en gagna une seconde contre un groupe de 13 marques qui avaient été à ce point séduites par le chant du grillon qu’elles en avaient oublié les bons usages de la propriété intellectuelle. On recensera bientôt une dizaine de calibres réveils produits par quelques fabricants de mouvements à l’usage d’une pléiade de marques.
La complication allait figurer dans leurs collections jusque dans les années 1960 d’autant qu’on lui avait trouvé aussi un autre usage que celle de réveil matinal dans un monde en mutation accélérée, avec des journées scandées par des rendez-vous téléphoniques, des trains à prendre et l’heure limite du stationnement à ne pas oublier.
L’alarme comme support vocal à la mémoire ? Ne cherchez pas plus loin l’origine du nom de la grande star de cette complication, la Memovox. L’idée était excellente, visionnaire ; il suffit de penser aux smartphones et tablettes qui nous tiennent lieu de béquilles intellectuelles aujourd’hui.
Visible dans la Galerie du Patrimoine au Sentier, la première Memovox date de 1950, calibre 489 à remontage manuel. Le brevet déposé un an plus tôt porte sur une montre-bracelet-réveil acoustique avec cadran en deux parties. Cette caractéristique est une signature originale, avec un disque central et un petit triangle pour choisir l’heure du réveil.
En réalité Jaeger-LeCoultre n’en était pas à son coup d’essai. Parmi les innombrables calibres créés et développés par la maison, il en est un, datant de 1928, qui a retenu notre attention lors d’une visite au Sentier. C’est un calibre réveil, matricule 134. Curieusement la pièce ne porte pas de numéro individuel gravé et a laissé peu de traces dans les registres. Prototype ou témoin d’une série très limitée ? De toute évidence il n’a pas eu d’impact commercial. Est-ce l’ancêtre de la Memovox ? Au sens large peut-être, mais sans lien génétique direct car sa conception est très différente, avec un double train de rouage évoquant plutôt aujourd’hui la Duomètre et un timbre de répétition minutes qui laisse à penser qu’il était sans doute agréable à l’oreille mais audible à condition d’être déjà réveillé.
De fait le marché n’était pas mûr, le temps des réveils au poignet pas encore venu. Il faudra attendre vingt ans, la fin des années 1940, le début des « trente glorieuses »…

Double vocation
Cette fois le succès est au rendez-vous. La Memovox présentée à Bâle suscite des commentaires flatteurs. Sa double vocation est mise en avant dans le Journal suisse d’horlogerie: «Elle doit réveiller le matin et servir de memento durant la journée. Ces deux fonctions exigent des sons d’intensité différente.» Et d’expliquer que le fond de la boîte servant de cloche, le son sera discret mais suffisant au poignet le jour et parfaitement efficace comme réveil en étant posée sur la table de nuit.
Son mouvement est composé de deux parties distinctes, avec deux couronnes de remontage et de réglage. L’une est dédiée à l’affichage de l’heure avec un barillet, un rouage et un échappement à 18 000 alternances / h ; l’autre est dévolue au réveil avec son propre barillet et un train de rouage qui se termine par une roue munie d’un système d’ancre gérant le va et vient du marteau. Chaque coup est frappé sur une tige, rivée sur le fond, qui fait résonner la boîte.
Jaeger-LeCoultre n’en restera pas là, et frappera surtout les esprits en 1956 avec le lancement du réveil automatique, une prouesse. Pour réaliser ce calibre-là, il fallut tout reprendre à zéro. A l’époque on ne connaissait pas la masse oscillante sur roulement à billes, l’axe central était donc occupé par un pivot qui ne permettait pas d’y faire passer la tige-enclume. Il fallait donc décaler celle-ci, et du coup la masse devait être « à butées », car elle ne pouvait pas faire un tour complet.
Ce calibre 815 allait équiper une montre de plongée, la Deep Sea. On lui ajouta un calendrier et ce fut le calibre 825 qui acquit ses lettres de noblesses sportives avec la Polaris, avant d’être détrôné au début des années 1970 par le calibre 916 des Memovox automatiques de la nouvelle génération, dotées d’une masse oscillante centrale et battant à une fréquence plus élevée de 28 800 alternances / h.
En 1958, pour le 125e anniversaire de la marque une Memovox Worldtime saluait l’année géophysique avec le disque de son cadran aux heures du monde. Puis il y eut le modèle Parking et beaucoup d’autres ont suivi… Montre classique, montre de ville ou de sport extrême, au gré de ses nombreuses déclinaisons la Memovox demeure avec la Reverso un des emblèmes de la marque. D’ailleurs, après la débâcle du quartz, la première complication réapparue chez Jaeger-LeCoultre, exprimant la véritable résurrection de la montre mécanique, fut le Grand Réveil Ouranos en 1989, qui associait le réveil à un quantième perpétuel. «Cela montre bien le caractère fondamental de ce mécanisme pour la marque, souligne Jérôme Lambert. Il a évolué, a été logé dans beaucoup de boîtes différentes, et c’est le plus vieux mouvement toujours en collection.» Dans sa livrée classique de la collection Memovox proprement dite, elle a disparu durant trois ou quatre ans car son expression dans les lignes Compressor et Compressor Extreme absorba un temps toute la production de ses mouvements. La rançon de la gloire en quelque sorte.
Au fil des décennies, les horlogers-acousticiens de Jaeger-LeCoultre ont beaucoup travaillé sur le son de l’alarme, pour l’affiner, n’hésitant pas dans les années 1990 à relier le gong au fond saphir, puis en recourant dès la Compressor à un diapason, une variété spécifique de timbre. La Vallée de Joux, berceau des sonneries, n’a pas perdu sa vocation. L’ambition est toujours de conjuguer l’efficacité et l’harmonie.

Sans réveiller la chambrée
Jérôme Lambert évoque volontiers son expérience des cabanes de montagne, avec ces départs échelonnés avant l’aube. L’horreur c’est la sonnerie du téléphone mobile qui secoue le dortoir. «C’est une question de respect. La sonnerie de votre montre est suffisante pour vous réveiller sans réveiller toute la chambrée. En 18 ou 20 secondes vous êtes doucement amené à un niveau de conscience suffisant. C’est ça le but.» Il doit être atteint quelle que soit la version de la Memovox. Lui-même porte dans ces circonstances un modèle sportif et technique, l’Alarme Navy Seal: «Pas de problème de température, de magnétisme, l’habillage est robuste, le mouvement aussi, comme celui de toutes les Memovox.» Discours marketing ? Très franchement, ce sont des faits objectifs. La robustesse de la Memovox est congénitale. D’emblée il a fallu voir grand, penser en volumes, avec de bonnes fixations des éléments pour éviter toutes nuisances acoustiques et autres sons de casseroles…
La cohabitation de la complication réveil avec le monde de la plongée peut surprendre le Béotien. Bien sûr, une alarme acoustique pour signaler que le temps est venu de remonter à la surface est assez logique. Mais l’étanchéité requise est-elle compatible avec la propagation du son ? Il s’agit en réalité de faire vibrer l’eau, plutôt que l’air. Du coup le double fond, avec ses ouvertures favorise cette diffusion en laissant circuler l’eau. C’est ainsi que la Cricket semblait faite pour ça et qu’elle était proposée dès le début des années 1960 dans une version Nautical étanche à 300 m, avec un triple fond. La Memovox Deep Sea lui avait brûlé la politesse mais avec une étanchéité à 100 m, en attendant la Polaris de 1968, à 200 m avec un triple fond aussi et un rehaut tournant.

Extinction de voix
Laissant sans voix la concurrence, le mano a mano entre les deux divas du réveil se poursuivit jusqu’à ce que l’une s’enroue et l’autre s’envole. Après le V120 de 1947 le deuxième calibre historique de Vulcain fut le calibre 401 avec une date et une petite seconde, mais un seul barillet. Plus accessible, il n’eut toutefois pas le succès commercial de son prédécesseur. En revanche, sa petite sœur se distingua dans un autre registre ; la Golden Voice, première montre-réveil pour dame. Le diamètre du calibre 406 avait passé de 28 à 19 mm.
La Cricket encore marqua les esprits dans un domaine inattendu, celui de la communication, bien avant l’ère des placements de produits et des ambassadeurs, en devenant la montre des présidents ­américains. On a de la peine à le croire aujourd’hui, ce n’est pas la marque mais le syndicat des photographes de la Maison-Blanche qui offrit un jour une Cricket au président Harry Truman. Celui-ci l’apprécia ostensiblement. Dwight Eisenhower fut le deuxième bénéficiaire ravi d’un geste répété qui devint une tradition.
Mais Vulcain disparut du cadran des Cricket en 1986. La marque faisait partie d’un petit groupe de fabricants, MSR ou Manufactures Suisses Réunies, qui privilégia Revue Thommen pour sa commercialisation. Elle le retrouva en 2002 lors de sa propre résurrection. Heureusement, le SAV ne fait pas de distinction et assume. Les horlogers aujourd’hui au Locle, familiarisés avec les nouveaux calibres de la marque, plongent avec respect dans les mouvements historiques qui les ont inspirés pour leur donner un second souffle.
Entre-temps, c’est peu dire que la Memovox a marqué son territoire. En l’intégrant régulièrement à ses collections, Jaeger-LeCoultre n’a cessé de lui offrir de nouveaux rôles, lui permettant d’occuper le devant d’une scène qu’elle n’a jamais quitté. Qui aurait pu alors lui contester son statut d’exception ?

Les autres
Nous avons parlé d’effervescence dans les années 1950. Qu’en est-il des autres expressions de la complication réveil ? Deux livres, deux seulement à notre connaissance, ce qui est symptomatique, ont été consacrés à la montre-bracelet-réveil, publiés en allemand1. En les parcourant avec Antoine Simonin2, qui les diffuse, on est frappé par la prolifération de modèles proposés par plus de 450 marques. Incroyable… «Oui mais ils correspondent à un nombre très limité de calibres de base… Les ébauches étaient produites en grandes séries, mais les marques achetaient de petites quantités.» Sur quelque 800 modèles recensés, 550 sont ainsi équipés de mouvements AS, de l’ancienne manufacture de Granges A. Schild. Apparaissent très loin derrière les calibres Venus, Baumgartner, Lemania ou Langendorf. Une poignée de marques ont produit le leur. Et l’on note en passant que le réveil du Tsar de Breguet, comme le réveil Léman de Blancpain sont fondés sur des calibres Lemania-Omega 380 revisités. Omega avait jadis appelé le sien Memomatic…
Un témoignage personnel ? Ayant trouvé il y a une douzaine d’années une ancienne Cricket dans une brocante en plein air, je la porte volontiers et c’est elle qui me réveille quand je suis en voyage. Je dois avouer que j’aime ce son efficace et râpeux du grillon. Il en est un autre que j’aime aussi, celui des cigales dans le Midi, qui lui, ne m’a jamais empêché de faire la sieste.

 

1 Leonhard Beitl, Alam am Arm, Wien 2009. Michael Philip Horlbeck, Der Armbandwecker, Heel Verlag 2001.
2 www.booksimonin.ch