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Les calendriers d’exception

Les calendriers d’exception

Auteur: Jean-Philippe Arm

Plongée spectaculaire au cœur d’un mouvement complexe: celui du calendrier chinois traditionnel de Blancpain.

Chaque année à Bâle, dans l’extraordinaire déferlement de nouveautés présentées lors du plus grand rassemblement horloger du monde, quelques modèles sortent toujours du lot. On les compte sur les doigts d’une poignée de mains. Ce fut sans équivoque pour nous au printemps 2012 le cas du Calendrier Traditionnel Chinois, découvert sur le stand de Blancpain.

Il y a beaucoup de raisons d’être séduit par un nouveau modèle, à chacun ses critères. A nos yeux, des exigences techniques doivent être assurément satisfaites, l’esthétique et la bienfacture comptent aussi, de même que l’originalité et la créativité. Quand s’ajoute une dimension culturelle et que l’ensemble renvoie à l’histoire de l’horlogerie, l’envie est là d’en savoir davantage, puis de partager une émotion et de nouvelles connaissances.

Le calibre de Blancpain renvoie bien sûr à la problématique des calendriers horlogers. Ceux-ci occupent une place de choix parmi les complications. Historiquement, après l’affichage des temps courts, l’heure, la minute et la seconde, celui des temps longs s’est imposé, avec la date, le jour de la semaine, le mois. Cerise sur le gâteau: le quantième perpétuel, qui tient compte des irrégularités du calendrier grégorien, avec des mois de 30 et 31 jours, tandis que le mois de février passe de 28 à 29 jours les années bissextiles. Tout cela est bien connu depuis la fin du XVIe siècle, quand on se coucha un soir du 4 octobre 1582 pour se réveiller au matin du 15 octobre.

Le bug julien corrigé
Le retard pris par le calendrier julien par rapport à la réalité astronomique, parfaitement vérifiable à l’équinoxe, avait été rattrapé d’un coup. La raison de ce décalage ayant été identifiée et pour éviter qu’il ne se reproduise à l’avenir, on corrigea le bug julien lié aux années bissextiles séculaires en retranchant désormais celles qui n’étaient pas divisibles par 400. L’année 2000, on s’en souvient, fut bissextile, mais ce ne sera pas le cas de 2100. Voici pourquoi des marques horlogères ont pu claironner au siècle dernier que les quantièmes perpétuels (QP) exceptionnels de leurs montres-bracelets n’auraient pas à être corrigés jusqu’en 2100. Ils devront l’être à ce moment-là tout simplement parce qu’ils sont mécaniquement programmés pour considérer la quatrième année du cycle quadriennal comme étant toujours bissextile…

Comment les horlogers jouent-ils avec les cycles? Avec des roues, des étoiles, des sautoirs et des cames, avec des correcteurs aussi. Dans un quantième simple, c’est à vous de faire manuellement la correction, opération coutumière.

Un quantième annuel n’impose une correction qu’en février. Cette complication fort pratique lancée par Patek Philippe en 1996 a fait des émules, car son brevet laissait de la marge créative aux constructeurs: elle est aujourd’hui en vogue. «Quand je l’ai inventée, se souvient amusé Jean-Pierre Musy, la solution était simple par rapport aux QP, car sur 11 mois, avec une simple alternance de mois de 30 et 31jours, et même avec le redoublement de 31 jours en août, c’est facile car c’est quasi cyclique…»

Quantième perpétuel et séculaire
Dans un QP, les choses se compliquent puisqu’il faut un mécanisme supplémentaire qui apporte une correction en février avec une variable quadriennale et la prise en compte d’un cycle plus long. Le nombre de composants augmente en conséquence, quel que soit le mode d’affichage, par aiguille ou par disque. Avec le jour de la semaine, le mois et en prime la phase de lune et son étoile à 59 dents, cela implique beaucoup d’éléments qui prennent de la place, jusqu’à épaissir le boîtier. Pas étonnant dès lors que le succès des montres extra-plates dans les années 1930 ait correspondu pour un temps à une chute significative de la demande de QP.

Mais les modes aussi sont cycliques et comme rien ne saurait dissuader les horlogers de se lancer de nouveaux défis, même la date butoir de 2100 pour un QP de montre-bracelet a été franchie. Le mérite en revient au vétéran Pierre-Michel Golay, qui a doté l’Aeternitas Mega de Franck Muller d’un quantième séculaire gérant la présence ou l’absence d’années bissextiles en 2100, 2200, etc… Comment ça marche? «Il faut une roue qui tourne en 400 ans et une autre qui tourne en 1000 ans, si vous voulez afficher les années de 0 à 999, puis recommencer un cycle. Pour faire tourner une roue en 100 ans, ça va. Après ça devient délicat. D’un point de vue théorique c’est simple, mais c’est une chaîne de transmission difficile à réaliser. Il faut bien maîtriser l’énergie pour que le mouvement ne soit pas bloqué au dernier saut…»

Date de Pâques et Calibre 89
Quand les cycles sont plus ou moins réguliers et peuvent être intégrés en passant à l’échelle supérieure, leur traduction mécanique est possible. L’horloger est dans son élément et seul le volume disponible refreine ses ardeurs. En revanche, l’irrégularité persistante complique singulièrement sa tâche et met un frein à ses ambitions. Un bon exemple est la date variable de Pâques, information utile qui commande celle d’autres fêtes religieuses, qui la précèdent dès le Mardi gras ou qui la suivent comme l’Ascension et Pentecôte. Dans la vie pratique, avec les vacances et les week-ends prolongés multiples qu’elle entraîne concrètement, cette donnée est éminemment utile, davantage qu’une équation du temps. Or elle n’existe pas dans une montre-bracelet.

On la trouve en montre de poche dans le Calibre 89 de Patek Philippe. Jean-Pierre Musy, le père de cette pièce mythique, n’avait observé qu’un seul mécanisme horloger donnant la date de Pâques, celui de la Cathédrale de Strasbourg. «J’en ai bien vu un autre, au Portugal, plus simple mais donnant une date erronée, car il n’était pas fondé sur le calendrier grégorien. Celui de Strasbourg est parfait, mais pas reproductible à petite échelle. Il n’utilise que des roues, et il en faut énormément. Le volume d’un clocher le permet. Moi, je n’avais pas l’espace, d’autant que j’avais 32 autres complications à placer dans une montre de poche!»

Pour mémoire, la date de Pâques correspond au premier dimanche suivant la pleine lune qui suit elle-même l’équinoxe de printemps. Selon que l’équinoxe précède ou suit immédiatement la pleine lune et tombe sur un samedi ou un lundi, la date de Pâques peut donc osciller entre le 22 mars et le 25 avril. Ceci pour la majorité des Chrétiens. Celle des orthodoxes respecte le même schéma mais s’appuie sur le calendrier julien, tandis que celle de la Pâque juive ou Pessah, le 14e jour du mois de Nissan, est fondée sur un calendrier lunaire.

Une came de 30 ans
La solution retenue par Jean-Pierre Musy a pris la forme d’une came. «Avec les créneaux, on peut apporter une trentaine d’informations sur un tour, c’est ce que j’ai fait pour la date de Pâques, dont la came fait un tour en trente ans. J’avais déjà des roues qui faisaient un tour par an, avec une démultiplication, c’était assez facile à réaliser.» Le système étant ainsi programmé mécaniquement pour trente ans, il faudra donc changer de came en 2019. Tout a été prévu à cet effet. Une indication signale la 30e année que le changement s’impose et tout a été conçu pour que cette opération soit aisée. «Je l’ai placée tout en haut, pour qu’elle soit accessible sans démonter d’autres complications!»

Une deuxième came couvrant les années 2020 à 2049 a déjà été produite. Une troisième? «Non, ce sera fait le moment venu, mais sans problème car on dispose de toutes les informations pour la fabrication. Celles-ci ont d’ailleurs été mises à jour et informatisées pour pérenniser les connaissances et le savoir-faire.»

Ce qui est épatant avec les grands créateurs, c’est qu’à les entendre les choses semblent toujours plus simples que ne le suggèrent leurs mécanismes compliqués. Reste que l’on n’a pas encore vu de calendriers de Pâques au poignet malgré des percées technologiques (LIGA et autres), qui ont décuplé le potentiel créatif des constructeurs horlogers. Il faut dire que le brevet de Patek Philippe était en l’occurrence difficilement contournable. Comme il est arrivé à échéance en 2009, la piste est libre mais, apparemment, on ne se bouscule pas à ce portillon-là.

Le défi de Blancpain
Une fois encore, tant qu’on a des cycles réguliers… Celui de la lune ne l’est pas. En s’attaquant au calendrier chinois traditionnel, les têtes chercheuses de Blancpain ont été immédiatement confrontées. Déjà quand il s’agit d’afficher les phases, la dérive due à l’approximation de la moyenne prise en compte entraîne un jour de décalage au bout de trois ans, qu’il faut corriger manuellement. Des mécanismes compliqués ont été mis au point (lire WA010) pour repousser cette échéance à 122 ans, voire même jusqu’à 1058 ans. Le constructeur d’une telle phase de lune, dite de précision, nuance: «Cette précision est relative, quand on sait que la lune peut varier elle-même d’un cycle à l’autre…» Elle ralentit, elle accélère, sa course subissant de multiples influences. Connaître sa position exacte et l’intégrer dans un calendrier, n’est pas une mince affaire.

Les concepteurs de Blancpain ont eu un autre os à ronger pour mener à bien leur ambitieux projet: de quel calendrier traditionnel parlait-on? La civilisation chinoise est suffisamment ancienne pour en avoir connu plusieurs au fil du temps, qui ont été corrigés, abandonnés ou qui ont subsisté. Si depuis 1912 la Chine utilise officiellement le calendrier grégorien, nombre de décisions individuelles et d’événements sociaux ou familiaux se réfèrent à d’autres systèmes calendaires.

Calendrier luni-solaire
Calé longtemps uniquement sur le cycle lunaire, le calendrier de l’Empire du Milieu est devenu luni-solaire au XVIIe siècle. C’est celui-ci que les horlogers de Blancpain ont choisi de reproduire mécaniquement, tout en fournissant d’autres indications offrant des combinaisons signifiantes pour les Chinois et se déroulant sur des cycles plus longs, reliés cependant à la date mobile du Nouvel An chinois.

Ce calendrier traditionnel prend aussi comme référence l’année solaire de 365,24 jours et fait ponctuellement les corrections nécessaires pour ne pas s’en éloigner à long terme; mais à la différence du grégorien son unité de base est le mois. Ce dernier est fondé sur le cycle lunaire et commence toujours à la nouvelle lune. Sa durée est de 29 ou de 30 jours, pas forcément en alternance. On peut observer quatre mois courts consécutifs, ou trois longs… c’est bien la lune capricieuse qui ­commande. Mais comme une lunaison dure en moyenne 29,53 jours, au bout de 12 mois, le retard enregistré par rapport à l’année tropique (ou solaire) atteint 11 jours.

L’année chinoise
La correction, jadis proclamée par l’empereur, est faite tous les deux ou trois ans par l’adjonction d’un mois intercalaire entier, d’une durée équivalente à celui qui le précède. A quel moment précis prend-il place dans le calendrier? Juste à temps pour éviter qu’un mois compte deux nouvelles lunes, ce qui est impensable puisque chaque nouvelle lune signifie le début du mois suivant. On a compris que cette intervention est irrégulière et que l’année chinoise est soit trop courte, soit trop longue, pouvant compter 354, 355 ou 384 jours. Au terme du douzième ou du treizième mois, la nouvelle année démarre à une date forcément mobile qui oscille entre le 21 janvier et le 20 février.

On peut aussi formuler les choses différemment. Le premier mois de l’année chinoise est celui au cours duquel le soleil entre dans la constellation du Poisson. Vous avez dit Zodiaque? Celui des Chinois joue un rôle particulier avec ses douze animaux, du rat au cochon, qui sont successivement associés aux années. Comme on sait: 2012 est l’année du dragon, 2013 sera celle du serpent.

Perception du temps
On retrouve les mêmes animaux toujours dans le même ordre pour la dénomination de chacune des douze heures du jour, également numérotées de un à douze. Chaque heure dure 120 minutes et le jour chinois traditionnel commence à 23 h. Que minuit soit au milieu de la première heure renvoie à un aspect familier de la perception du temps par les Chinois qui substituent volontiers aux notions de début et de fin celle d’intervalle, de période, comme les saisons. Ainsi il n’y a rien de choquant pour eux que l’équinoxe tombe au milieu du printemps plutôt que d’en constituer le début.

Les problèmes d’ordre pratique posés aux paysans ne pouvant se fier à des dates mobiles pour l’agenda de leurs travaux ont été résolus par le recours généralisé au calendrier grégorien. En revanche, dans la vie sociale ou privée, dans celle des croyances, mais aussi dans celle des affaires, d’autres paramètres s’échelonnant sur des cycles plus longs sont en relation directe avec le calendrier traditionnel. Ils sont pris très au sérieux et ce ne sont pas les occidentaux sensibles à leur thème astral qui vont s’en étonner.

Parmi ces paramètres, cinq éléments (le bois, le feu, la terre, le métal et l’eau) associés à la dualité yin-yang constituent les «troncs célestes», qui s’inscrivent dans un cycle de 10 ans. Ils forment simultanément avec douze «rameaux célestes» placés à l’enseigne des signes du zodiaque, des combinaisons étalées sur 60 ans, qui donnent à chaque année une identité propre.

Double contrainte
L’idée d’exprimer tout cela sur le cadran d’une montre-bracelet est née il y a six ans. Après les études préalables, le feu vert a été donné en 2009. «On était parti comme pour un QP, se souvient le responsable du développement. Mais c’était une impasse, car dans ce calendrier tout était aléatoire. Et nous avions la contrainte de l’épaisseur, car au final la pièce devait être mince, un impératif de la marque.»

Une autre contrainte, celle de la lisibilité des informations données sur le cadran, a dicté les choix successifs dans la construction. Ici, pas de cosmétique enjôleuse mais de la substance avant tout, dans une démarche respectueuse d’une culture non caricaturée. Le choix des données calendaires qu’il était opportun de mettre en avant n’était pas simple. Lesquelles avaient vraiment du sens aujourd’hui en Chine? Les réponses sont venues des Chinois eux-mêmes, auxquels les versions successives du cadran ont été soumises. Jusqu’au dernier moment, des corrections ont été apportées avec des incidences dans la construction. C’était le prix à payer, volontairement, pour ne pas être à côté de la plaque.

Le choix technique fondamental a été de privilégier la piste des corrections manuelles, avec deux exigences: la simplicité et la sécurité. «L’utilisateur doit pourvoir faire ces corrections à n’importe quel moment et sans casser le mécanisme.» Mine de rien cela entraîne une multiplication des composants. Ce qui est plaisant et parfaitement en phase avec le sujet, c’est que le propriétaire de la pièce est dans le rôle de l’empereur: c’est lui qui préside à l’introduction du mois intercalaire. Il dispose des mêmes tabelles pour le faire au bon moment, à la différence qu’il les trouvera lui sur son iPad…

Quatre couches ultra-minces
La planche du calendrier comprend quatre couches de composants qui évoluent dans un volume ne dépassant pas 1,7 mm d’épaisseur. Elle est animée par un tracteur puissant, le calibre 8 jours de la maison qui se contentera cette fois de 7 jours pour offrir suffisamment d’énergie à son gourmand module.

Quelques chiffres et autant de comparaisons s’imposent pour cerner la complexité technique du mouvement. Il comprend 469 composants, alors qu’une répétition minute en compte 387. La planche additionnelle en utilise à elle seule 262. Les ressorts, éléments toujours délicats exigeant un équilibrage précis des forces sont au nombre de vingt dans ce calendrier contre douze pour une «répète» et huit pour un QP. La manipulation de l’un ou l’autre des cinq correcteurs sous cornes déclenche un ballet spectaculaire. Le réglage du mois chinois met simultanément en mouvement huit composants, tandis que le saut de l’année anime d’un coup quatre indications soit une vingtaine de composants.

Mais il ne faut pas se gargariser de chiffres. Le nombre élevé de composants est parfois source de déconvenues et de disfonctionnements. En l’occurrence il est lié aussi au renforcement de la sécurité des manipulations ce qui est de bon augure. Deux horlogers de l’atelier des complications ont été formés pour monter ce mécanisme inédit et même «déconcertant» pour les plus expérimentés. Le commentaire est sobre et respectueux: «C’est une grande complication!»