pub skyscapper
Dans la ligne des baguettes

Dans la ligne des baguettes

Auteur: Jean-Philippe Arm

Dans le monde des mouvements de forme, que nous avons largement parcouru dans une précédente édition (WA012), ils occupent une place à part, qui mérite qu’on y consacre un article particulier. Ils ont surtout fait fureur dans la féconde période des Arts Déco.

Nous voulons parler des mouvements dits baguettes, une appellation imagée traditionnelle qui signale clairement leur forme allongée.

On désigne aussi certains d’entre eux, beaucoup plus rares, par l’expression «mouvements en ligne», qui évoque bien sûr la disposition des organes mécaniques. Une famille l’illustre à elle seule, celle de la Golden Bridge, imaginée en 1977 par un horloger inventif, Vincent Calabrese, et lancée trois ans plus tard par Corum, une marque dont la créativité était déjà le trait dominant.

Cette fois encore, nous avons bénéficié de la complicité de l’éditeur Antoine Simonin, ancien directeur du Wostep, qui a extrait de sa collection quelques calibres significatifs. Parmi d’autres mécanismes carrément exotiques, nous avions déjà retenu des baguettes dans les mouvements de forme, comme le célèbre et minuscule calibre 101 lancé en 1929 par Jaeger-LeCoultre. Cette fois quelques-uns prêtaient à la discussion et nous avons beaucoup hésité: s’agissait-il vraiment de mouvements baguettes?

Pour trancher, le recours à la bible horlogère s’imposait, le dictionnaire Berner: «Baguette qualifie un mouvement de forme rectangulaire allongée, dont le long côté est au moins trois fois aussi long que le petit côté et qui fut de mode entre 1920 et 1930.» Dans la pratique, ce rapport de trois à un a été plutôt exceptionnel et nombre de mouvements présentés comme baguettes par les fabricants n’étaient pas aussi allongés. Ils étaient en revanche presque toujours de petite taille. Une exception pour confirmer la règle devait être fournie par Jaeger-LeCoultre, retrouvé à l’autre bout de l’échelle en 1938 avec son gros calibre en ligne 210 et ses 8 jours de réserve de marche, qui allait animer une multitude de pendulettes tout au long du siècle. Il était le fruit de la réinterprétation d’un calibre rond de 1931dont les composants avaient été réorganisés en une ligne du plus bel effet. Sous différents matricules sanctionnant ses perfectionnements techniques il a été produit jusqu’à la fin des années 1990.

Contraintes techniques. Par leurs dimensions réduites les moteurs baguettes conventionnels ont surtout animé des modèles pour dames, à commencer par des montres pendentifs. S’ils n’ont pas connu un développement considérable et continu dans les décennies qui ont suivi, c’est qu’ils représentaient, il faut bien le dire, des contraintes techniques rédhibitoires. Au-delà des modes et des goûts, qui finissaient toujours par privilégier les montres rondes, à deux célèbres exceptions rectangulaires près, il fallait être un peu masochiste pour s’imposer de telles limites spatiales.

Et cela avait un coût. Ils nécessitaient l’usinage de composants à leur usage exclusif, alors que les fabriques cherchaient à rationaliser leur production. Ainsi Longines qui avait sorti coup sur coup en 1930 et 1932 deux calibres baguettes (le 4.21 et le 6.22), ne s’échina pas à leur trouver des successeurs. Chez Omega, le calibre baguette 690 (5¾ Rayville) prit en 1961 la succession de l’ancêtre Golay de 1930. Très utilisé en joaillerie, il obtint même un score honorable de 11000 pièces, qu’il convient cependant de mettre en regard des 300000 et 210000 exemplaires des deux petits calibres ronds 5½ Rayville pour dames, lancés par Omega en 1962. En dehors d’applications très particulières, la forme oblongue n’était plus alors jugée très utile et quitte à utiliser de petits moteurs, autant privilégier la production de minimouvements ronds à usage multiple.

Forme épurée. Il fallut attendre l’orée des années 1980 pour assister au retour au premier plan et de manière spectaculaire d’un mouvement baguette. L’idée de Vincent Calabrese était de mettre en avant le travail de l’horloger, habituellement dissimulé dans une boîte, et de l’exalter dans une forme épurée. Pour ramasser tous les mobiles d’un mécanisme horloger dans un seul axe, ses prédécesseurs avaient joué sur les plans, mais avaient toujours buté sur l’excroissance perpendiculaire des couronnes de remontage et de mise à l’heure. Son trait de génie a été de simplifier le système et de s’en tenir à une seule tige de remontoir et de mise à l’heure astucieusement logée à travers l’arbre de barillet. La formule allégeait le mouvement d’une vingtaine de pièces, du ressort de tirette au cliquet en passant par la bascule et le pignon coulant. Et l’ensemble se contentait de quatre vis. Le prototype valut à son auteur une médaille d’or au Salon des inventions de Genève en 1977.

La suite est assez classique. Le créateur proposa son bébé tout d’abord à une marque, puis à un fabricant de mouvements, enregistra beaucoup d’intérêt, mais essuya deux refus avant de rencontrer René Bannwart, immédiatement séduit et convaincu. Celui qui avait mis sur pied le premier bureau de création et design chez Omega avant de fonder Corum avec son oncle avait un goût très sûr et son jugement n’était pas fortuit, ni anodin. «En deux heures, ­l’affaire était conclue», se souvient Calabrese. Trois ans plus tard Corum lançait la Golden Bridge pour le 25e anniversaire de la marque.

Unique en son genre. Logé dans un boîtier d’or et de saphir qui lui offraient le premier rôle, le mouvement en or mesurait 35 mm de long pour 2,3 mm de large et 3,4 mm d’épaisseur. Il allait occuper naturellement une place de choix dans les collections de la maison, mais pas seulement. Ce mouvement est demeuré en effet unique en son genre dans le monde horloger. Curieusement, personne ne s’est lancé dans une imitation fût-elle voilée, ne s’en est même inspiré d’une manière ou d’une autre. Personnalité trop forte sans doute, construction délicate, réputation peut-être de fragilité. Seul Calabrese, qui en cédant son brevet avait vendu la version en ligne de son concept d’horlogerie spatiale, a réalisé plus tard des mouvements personnalisés dans le même esprit de transparence, déclinant les lettres de l’alphabet à l’exception du «i» majuscule qui est la signature de la Golden Bridge.

Corum a fêté en 2010 les trente ans de son icône, qu’elle avait quelque peu négligée au tournant du millénaire, obnubilée sans doute par les rondeurs de la Bubble… Mais la marque a retrouvé sa ligne fétiche sous l’impulsion de son nouvel homme fort, Antonio Calce. «Avec une telle pépite en main, vous n’avez qu’une chose à faire et c’est un devoir: la mettre en valeur. Quand je suis arrivé en 2005, la Golden Bridge avait quasiment disparu. On avait recommencé un peu avec Vaucher Manufacture, on livrait 200 pièces par année. On en était à la première mise au point d’une nouvelle génération de cet incroyable mouvement en ligne.»

Maître-mot. Entretemps, les exigences avaient changé avec les pratiques des nouveaux clients, russes ou asiatiques, qui mettaient à leur poignet les montres les plus compliquées, les plus coûteuses et les plus délicates. Or sous son apparente simplicité la baguette est un mécanisme compliqué. Plus question de produire des «montres de coffre», mais bien des produits à même de survivre aux fâcheux aléas de la vie quotidienne. La fiabilité est devenue le maître-mot des horlogers responsables. Et cela requiert une attention et une humilité qui n’a pas toujours été la règle du milieu, quand la pression de la demande est là. Corum n’a pas hésité pour sa part à rappeler des pièces fragilisées par une maladie de jeunesse.

Le nouvel élan donné à l’emblématique baguette présente plusieurs aspects. Il a été doté pour ses trente ans d’un tourbillon, avant d’accueillir carrément un système de remontage automatique, évidemment linaire. Historiquement le principe du va-et-vient était connu, notamment pour son rendement problématique. Il y avait de quoi se faire de cheveux blancs, et ce ne fut pas facile, mais le challenge a été relevé et les promesses tenues. Parallèlement, le mouvement en ligne a trouvé une expression contemporaine dans la collection Ti-Bridge de la marque, qui joue à l’horizontale et dans de nouveaux matériaux ce que la Golden Bridge poursuit à la verticale.

Le volume de production a explosé et l’histoire se répète. En 1980, le lancement de la Golden Bridge avait obligé Corum à intégrer une série de métiers. Sa nouvelle vitalité se traduit aujourd’hui par un rapatriement progressif d’activités confiées un temps à des partenaires.

L’avenir du mouvement baguette paraît assuré et tous les amateurs s’en réjouissent. Est-ce que cela ne devrait pas donner des idées et le courage nécessaire à d’autres créateurs horlogers?