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Quand le discours sonne creux

Quand le discours sonne creux

Auteur: Jean-Philippe Arm

Il suffit parfois que votre attention se relâche un instant pour que tout bascule. Au volant, ce peut être fatal. Dans le contexte qui nous occupe, la sortie de route, purement intellectuelle, est sans autre conséquence que de vous offrir un point de vue différent sur le trafic intense que vous avez brusquement quitté.

Les grands salons horlogers présentent l’incontestable avantage d’offrir à une foule de professionnels l’accès immédiat dans un périmètre limité à une nuée de collections, dispersées à leur fermeture. Corollaire et inconvénient de tels rassemblements planétaires, le programme relève du gavage, certes consenti mais pouvant conduire à l’indigestion. Il suffit d’un mets, d’un ingrédient ayant dépassé la limite de péremption…

Quand vous en êtes à la dixième présentation de la journée, au centième modèle soumis à votre appréciation, les rétines saturent, le bulbe rachidien disjoncte et vous perdez le fil du discours quand celui-ci sonne creux. L’impression d’avoir déjà entendu deux fois, dix fois la même bande son. Les mêmes mots, les mêmes adjectifs, la même emphase: icone, référence, emblématique, historique… Du coup tout s’effondre, car quand vous les avez repérés, que vous les attendez et qu’ils arrivent inévitablement, ils ont perdu leur magie et leur efficacité. Au lieu de vous convaincre, ils vous font marrer, doucement.

On connaît cela depuis quelques années dans les shows télévisés politiques, dont les protagonistes ont reçu de leurs états-majors respectifs, juste avant la prise d’antenne et la prise de becs, les «éléments de langage» qu’ils asséneront, répéteront en boucle dans leurs commentaires et leurs joutes oratoires. La révélation de cette pratique a singulièrement émoussé la crédibilité de tribuns que le public voyait tout à coup suspendus aux fils du marionnettiste.

Du coup c’est vous qui avez perdu le fil. Vous êtes moins sensible aux arguments mitonnés par les communicants qu’amusé par l’artifice, par la mise en scène. Le jeu des comédiens vous distrait, mais parfois leur talent ne suffit pas à sauver un texte laissant apparaître la besogne et le copier-coller. Peu importe, vous n’écoutez plus. La dernière révolution horlogère proclamée vous fait sourire, comme la nouvelle icône désignée avant même qu’elle ait vu le jour et que le temps ait validé ses possibles mérites. Vous vous surprenez à rêver d’un monde où le temps n’existe plus… Celui du moins où la diversité créative des artisans et des fabricants est banalisée par l’uniformisation du message diffusé en aval, qui donne l’impression d’avoir été puisé à une même et unique source d’inspiration.