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Vertus et limites de la minceur

Vertus et limites de la minceur

Auteur: Jean-Philippe Arm

Le phénomène relève-t-il du retour naturel et attendu du balancier? S’agit-il d’une adaptation vertueuse au contexte économique, une manière de dire qu’après les excès et les bombances suivis d’une douloureuse crise de foie planétaire, le temps de la diète et du régime est venu? Faut-il y voir une lame de fond ou une simple diversion ­forcément temporaire? En tous les cas, après l’inflation des pièces XXL et des hyperpatates ­techniquement géniales mais si lourdes à porter, ce printemps 2010 est marqué par le retour spectaculaire des fines et élégantes montres ultra-plates.

L’occasion est belle de plonger dans cette discipline fort classique de l’horlogerie, cette quête ancienne et incessante de la miniaturisation, avec une focalisation presque maniaque sur la moindre épaisseur. Son histoire est jalonnée de défis, de performances, de records et… d’échecs, bien sûr, car à jouer avec les limites, on flirte aussi avec la casse. Il y a un pas entre la recherche de la minceur et l’anorexie, qu’il vaut mieux ne pas franchir.

Le mouvement extra-plat occupe depuis toujours une position particulière dans la hiérarchie des difficultés horlogères. Il ne s’agit pas d’une complication, mais sa conception et sa réalisation ont toujours exigé beaucoup de rigueur créatrice et de dextérité. Manifestement cela n’était pas à la portée de tout le monde. Quelques marques en ont fait une spécialité au cours de l’histoire et ont su en tirer parti. Elles n’ont jamais été très nombreuses. Plus rares encore: les calibres originaux animant ces pièces raffinées.

Idée fausse
Les publicités annonçant au cours du siècle dernier des records de minceur et vantant les tailles de guêpe des starlettes horlogères donnent la fausse idée d’une effervescence productive permanente dans ce domaine assez exclusif. De même, quand on parcourt les monographies consacrées aux marques ou qu’on visite leur musée, la valse des records annoncés suggère une compétition disputée comme un 100 m. La multiplication des applications particulières et des sous-catégories ne doit cependant pas faire illusion. En réalité, les inscriptions sur les tabelles de référence sont restées fort longtemps inchangées, sans être vraiment remises en question.

Martin Wehrli a un large sourire dans son antre du Musée Audemars Piguet au Brassus en présentant un calibre de 1925 ne dépassant pas 1,32 mm d’épaisseur: «Il équipait des montres de poche qui sont aujourd’hui encore les plus plates. On en voit régulièrement dans les ventes aux enchères, mais c’est tellement difficile de refaire leur axe de ­balancier… Il a d’ailleurs été remplacé plus tard par un calibre de 1,9 mm de hauteur!» On ne plaisante pas avec le talon d’Achille.

Dans le même ordre d’idées, un mouvement baguette de 1927, assemblé aussi par AP pour diverses maisons, a été substitué un quart de siècle plus tard par un nouveau calibre… de mêmes dimensions. Pas question de tenter le diable en jouant avec la toise. La tendance est plutôt inverse: d’une génération à l’autre, on a donné aux calibres les plus minces un peu de gras pour en assurer la fiabilité.

Dans son histoire, AP a produit beaucoup de mouvements extra-plats. «C’est la vocation de la maison, nous avons toujours été connus pour ça. Même des répétitions-minutes de poche ont été faites dans cet esprit-là. Et on a aussi logé un mouvement dans une pièce de 20 dollars!» Corum transformera l’essai avec la Double Golden Eagle en 1964, avec la complicité d’un autre fournisseur patenté, Frédéric Piguet.

A l’autre bout de la Vallée de Joux, Jaeger-LeCoultre a aussi son important lot d’extra-plats parmi les 1000 calibres issus de sa manufacture. Une nouvelle fois, on retrouve les ingrédients et la pâte qui a si bien su lever dans la région. Et l’on revient toujours à cette réalité historique d’une belle cohérence. LeCoultre fournissait les ébauches, Audemars Piguet en assemblait pour sa propre clientèle et pour d’autres marques. Un troisième partenaire était alors associé dès le développement, et pas des moindres car il avait pignon sur rue à Genève. C’est ainsi que Vacheron Constantin peut se prévaloir fort légitimement d’un beau parcours dans l’extra-plat, qui a toujours figuré en bonne place dans ses collections.

A l’heure de la verticalisation forcenée des marques, depuis la fin du siècle dernier, on a un peu oublié ce travail en réseau qui fut longtemps la norme. Ce sont souvent les accidents conjoncturels et les nécessités économiques qui ont modifié la donne dans un sens ou dans un autre, forçant les entreprises à la collaboration ou à l’autonomie.

De la Vallée au Poinçon
Et l’on retrouve ces éléments dans le microcosme des extra-plats de la Vallée. «A un moment donné, résume le gardien du patrimoine d’AP, nous ne produisions pas assez de pièces pour maintenir une fabrique d’ébauches. La collaboration avec LeCoultre était une évidence. Quand celle-ci s’est trouvée à son tour en difficulté en 1988, nous sommes devenus actionnaires parce que nous avions besoin de notre fournisseur. Et quand Jaeger-LeCoultre a été rachetée par Richemont, nous avons cédé cette participation de 40% et parallèlement nous avons repris à notre compte la production du calibre automatique 2120 aujourd’hui entièrement fabriqué à l’interne, et pas seulement pour nous.» Et d’ajouter avec un clin d’œil: «C’est ainsi qu’il peut être orné du Poinçon de Genève, mais pas le nôtre…»

Cela ne s’est pas fait du jour au lendemain. Le chemin de cette remise en route et à niveau de l’industrialisation d’un petit chef-d’œuvre automatique ultra-plat a passé par Le Locle et Renaud & Papi, la filiale d’Audemars Piguet. Un surcroît de fiabilité a été obtenu en réduisant les traditionnelles contraintes exercées sur le mécanisme. L’astuce? Le rotor repose sur un rail avec quatre rubis rotatifs. Pour son propre usage et celui de ses partenaires traditionnels, AP n’a jamais cessé de le produire, pas forcément pour des montres ultra-fines, mais aussi comme mouvement de base pouvant animer des pièces compliquées sans que celles-ci ne deviennent des clubs sandwichs. Dernier exemple en date: le dernier modèle Jules Audemars présenté en janvier au SIHH, un quantième perpétuel extra-plat.

De telles préoccupations esthétiques et de confort au porter se justifient, mais un mouvement ultra-plat est-il vraiment un bon moteur de base, sachant que finesse et légèreté peuvent être un sérieux handicap en termes de remontage. C’est là qu’interviennent les progrès réalisés notamment dans le domaine des matériaux et dans la gestion de l’énergie.

Défi pour une idylle
Jaeger-LeCoultre n’a pas abandonné l’extra-plat en rompant ses attaches avec AP. Un des quatre modèles de la collection du 175e anniversaire, présentée en 2008 et censée illustrer le savoir-faire particulier de la maison, fut précisément une Master Ultra Thin. C’était l’occasion de rappeler qu’à l’origine de l’union de Jaeger et de LeCoultre il y avait eu en 1903 ce défi lancé par le Edmond Jaeger aux manufactures suisses de réaliser le mouvement le plus plat du monde, défi relevé par Jacques-David LeCoultre avec à la clé le calibre 145 de 1,38 mm d’épaisseur qui allait équiper une montre de poche. Il devait animer de nombreuses pièces simples ou compliquées durant un demi-siècle et fut à l’origine d’une belle lignée.

En 1953, le calibre LeCoultre 803 entre en scène avec ses 1,64 mm d’épaisseur. On va le retrouver chez les partenaires habituels, simplement sous un autre matricule. Il prendra en 1964 un très léger embonpoint à 1,85 mm en étant doté d’un système antichoc, mais avec un barillet sans pont et un échappement réduit pour limiter sa hauteur. C’est toujours lui, rebaptisé 849, qui équipe aujourd’hui les pièces manuelles les plus plates de la «grande maison» du Sentier. Il avait partagé à l’époque les honneurs, à l’enseigne de la finesse et du minimalisme, avec un petit frère automatique né en 1967, le calibre 920 de 2,45 mm d’épaisseur.

Tiercé gagnant
Chez Vacheron Constantin le calibre extra-plat de référence est le 1003 qui affiche 1,64 mm d’épaisseur… Il a été développé conjointement, on l’a compris, avec les partenaires de la Vallée dès 1953 pour être officiellement présenté à l’occasion du bicentenaire de la marque en 1955. Son ancêtre direct du même gabarit avait été le calibre manuel 9 lignes ML, né en 1946 au Brassus et associé dans une pub de l’époque à une pièce de monnaie. Cette année, la vieille dame genevoise rend hommage à son calibre fétiche avec une Historique Ultra-fine 1955, qualifiée de «montre la plus plate du monde actuellement avec une épaisseur de seulement 4,10 mm». Lors de sa présentation au SIHH, Juan-Carlos Torres nuançait: «Pas question pour nous de bomber le torse et de nous disputer avec des marques amies à coup de chiffres sur le thème de la minceur. Le plus important est qu’on a là des pièces magnifiques avec des mouvements exceptionnels!» L’hommage est double en effet avec également une Historique Ultra-fine 1968, montre ­carrée celle-ci, équipée d’un calibre automatique de 2,45 mm d’épaisseur présenté cette année-là sous le matricule 1120. Les lecteurs attentifs auront noté le tiercé gagnant 920, 1120 et 2120…

L’axe historique Vallée de Joux – Genève a naturellement joué un rôle important. Il y a l’autre axe, jurassien celui-ci. Au Locle, Zenith a manifesté son attachement à l’extra-plat il y a vingt ans et le rappelle cette année encore en renouant d’une manière spectaculaire et bien accueillie avec ses fondamentaux. L’élégance des pièces animées par son calibre Elite lancé en 1992 reste une valeur sûre que les Defy Xtremes n’ont pas enterrée.

A La Chaux-de-Fonds, on l’a dit, Corum a lancé sa fameuse Coin Watch en 1964 en intégrant un mouvement extra-plat dans une pièce de vingt dollars. Il s’agissait d’un calibre 9 lignes à remontage manuel de 1,73 mm d’épaisseur avec une réserve de marche de 42 heures. Les finitions et l’assemblage étaient réalisés dans les ateliers de la marque qui a toujours conservé cette Double Eagle fort prisée dans sa collection. Elle a accueilli au fil du temps différents calibres, Fréderic Piguet, ETA, y compris un mouvement à quartz.

Pèlerinage
Pour aller de la Vallée au Locle ou à La Chaux-de-Fonds, on peut passer par Sainte-Croix et le col des Etroits. Mais au lieu de plonger sur Fleurier l’amateur féru de mouvements ultra-plats n’hésitera pas à filer à gauche pour un pèlerinage à La Côte-aux-Fées, haut lieu s’il en est de cette spécialité. C’est là en effet qu’est née et que s’est épanouie Piaget et c’est là que l’extra-plat a trouvé véritablement son second souffle. Il n’est pas excessif de le dire, car il est avéré que c’est au tournant des années 1950-1960 que les montres mécaniques ultra-minces ont connu leur plus grande popularité. Gérald Piaget, le voyageur impénitent de la troisième génération à la tête de l’entreprise, a senti le vent venir tandis que Valentin traduisait mécaniquement à l’atelier ses vœux, qui seront du goût de la clientèle. Ainsi en 1956 Piaget dépose le brevet de son célèbre mouvement 9P à remontage manuel de 2 mm qui vaudra à la marque l’estime de la corporation dès sa présentation l’année suivante à Bâle. Elle le produira pour ses propres besoins, encore modestes et pour de nombreuses marques. Surtout, elle en tirera parti durablement en multipliant les modèles, surtout féminins, fondés sur sa finesse et en jouant habilement avec la mode.

Dans la foulée un calibre automatique est développé: ce sera le 12P, lancé en 1960, animé par un microrotor décentré en or 24 ct et ne dépassant pas 2,3 mm d’épaisseur. C’est à ce calibre-là que Piaget rend hommage cinquante ans plus tard.

Il faut dire que ce fut un deuxième coup d’éclat, au bon moment, à une époque d’avant le quartz où le public était très réceptif à ce type de performance. Dès cet instant, la marque de La Côte-aux-Fées a explosé aux quatre coins du monde avec la double réputation d’être à la fois une signature très branchée, un peu folle, et une manufacture sérieuse produisant des mouvements horlogers d’une grande finesse.

Quand le quartz est arrivé, elle est restée dans le coup et fut même aux avant-postes à l’initiative de la quatrième génération, emmenée par Yves Piaget, ingénieur de formation. Evidemment, les mouvements quartz de la maison allaient se distinguer par leur minceur. Le 7P occupa la première marche du podium de la nouvelle catégorie électronique en 1976 avec 3,1 mm. Cinq ans plus tard, le 8 P se glissait sous la barre des 2 mm, sans sa pile… Entre-temps, la contre-offensive avait été menée sur ce terrain-là par Ebauches SA à Fontainemelon. Son département de recherches et développement, avec André Beyner et Maurice Grimm, allait placer sur orbite la subtile Delirium Tremens (qui se prononçait très mince en français!), en utilisant le fond de la boîte comme ­élément du mouvement pour gagner encore en hauteur. ETA en assura la production, dont ­bénéficia Movado. Mais on connait surtout sa petite-fille, la Swatch qui en reprit le principe d’intégration du mouvement et de la boîte.

Au Guiness book
La page des années 1970 tournée, la cote des calibres mécaniques est repartie à la hausse, et chez Piaget la barre de l’épaisseur a été placée encore plus bas, à 1,2 mm pour le 20P manuel, inscrit au Guiness Book, et 2 mm pour le 25P automatique. Les limites de la fiabilité étaient atteintes et même franchies. La production du 25P ne dépassa pas quelques séries. Si l’on avait pu reprocher au 12P sa modeste autonomie de marche, corollaire de l’usage d’un microrotor, le 25P souffrait d’un mal plus profond. Il avait été développé par Jean Lassalle qui avait ingénieusement remplacé le système antichoc traditionnel par des roulements à bille. Yves Piaget s’en souvient très bien: «Par essence les extra-plats étaient plus délicats et exigeaient plus de soin, ce qui était admis. Mais cette fois le point noir de la fiabilité venait du fait qu’on était incapable à l’époque d’assurer la reproductibilité parfaite des microbilles. Donc les roulements fonctionnaient mal.»

Piaget en tira les leçons en développant régulièrement au cours de ces vingt dernières années des calibres ultra-plats, son créneau de prédilection, mais toujours avec la marge de sécurité assurant une fiabilité optimale. Cette règle a été respectée dans l’hommage rendu cette année au 12P pour son 50e anniversaire avec le lancement du calibre automatique 1208P, « le plus plat du marché » avec ses 2,35 mm et qui en garde sous le pied… à coulisse. Il a trouvé place, avec sa petite seconde à 4 h, dans l’Altiplano 43 mm, dernier modèle de la collection minceur de la maison.

Après la première vague des ultra-fines présentées en janvier à Genève, une série de marques ont déjà annoncé des modèles ultra-plats pour Baselworld 2010. Nouvelle vague? Comme dans les années 1960…