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Horlogerie suisse : les vertus du métissage

Horlogerie suisse : les vertus du métissage

Auteur: Jean-Philippe Arm

Si la Suisse est aujourd’hui le véritable creuset de l’horlogerie de qualité, il n’en a pas toujours été ainsi et cela n’a surtout rien à voir avec un gène spécifique que l’Homo helveticus posséderait na­turellement. L’horloger suisse serait plutôt l’ex­pression vivante des vertus incomparables du mé­tissage. Et cet apport de sang frais venu d’ailleurs se poursuit à flux continu pour le meilleur de tout un secteur, pour la stimulation de sa créativité et son fantastique essor.

Les anniversaires des grandes marques suisses sont l’occasion de rendre hommage à des person­nages de toutes origines, de rencontres fécondes par-dessus les frontières. Inutile d’en dresser ici la liste; elle tiendrait du Bottin international avant d’être mondain. Un exemple, celui de Patek Philippe, marque emblématique dans les hauteurs éthérées de la pyramide. Elle est le fruit de l’asso­ciation du Polonais Antoine Norbert de Patek avec le Français Adrien Philippe, sans oublier François Czapek, son premier associé, venu de Pologne lui aussi. Un autre nom pour faire bon poids? Allons-y pour celui du Bavarois Hans Wilsdorf, fondateur de Rolex, sans lequel il manquerait une couronne à l’horlogerie suisse. On s’en tiendra là.

Main-d’œuvre frontalière. Ce qui est avéré histo­riquement est toujours d’une impressionnante ac­tualité. Que serait la production de montres suis­ses sans la main-d’œuvre frontalière qui irrigue les ateliers? Très simple, elle s’arrêterait aussitôt si le cathéter était coincé par la fermeture des frontiè­res. A d’autres étages des manufactures, accents et idiomes divers rappellent l’origine et le caractère multinational des groupes du luxe. Et chez les in­dépendants, Babel n’est pas une tour d’ivoire.

Sur cette trame de base, de nouveaux motifs appa­raissent constamment et autant de logos. Pourquoi le territoire suisse s’impose-t-il toujours comme un passage obligé au moment de créer et de déve­lopper une marque horlogère avec des ambitions qui ne se limitent pas au volume? Est-il fatal de le faire en Suisse quand on est passionné d’horloge­rie, qu’on en rêve et qu’on veut passer à l’acte en créant sa propre marque? «C’était inimaginable ailleurs», lâche simplement Richard Mille, auquel fait écho Erich Loth, des British Masters: «A moins d’opérer un transfert massif de compétences vers d’anciens sites de production, comme cela s’est fait vers Glashütte, en Allemagne, à partir de Schaffhouse et du Sentier, on ne peut pas conce­voir une marque innovante qui se construirait sur une base industrielle autre que celle de l’Arc ju­rassien.» Cette conviction est partagée par l’Italien David Zanetta, qui a établi ses quartiers près de Sainte-Croix pour lancer De Bethune avec son complice français Denis Flageollet. «Si l’on veut faire de la vraie qualité, explique-t-il, le seul endroit au monde est la Suisse, dans cet endroit physi­que, ces montagnes. C’est ici qu’il y a encore la culture de la qualité, l’expérience, les bases pour réaliser des produits haut de gamme. Vous ne pouvez pas faire ça ailleurs, nulle part.»

Pas même en Italie, quand on est Italien et qu’on connait la passion souvent affichée par les Tran­salpins pour l’horlogerie? «La passion c’est une chose, mais la connaissance et les compétences c’est autre chose. A moins d’être suicidaire, vous devez le faire ici.»

Jean-Claude Biver utilise une image pour expli­quer l’irrésistible attrait de la Suisse pour celui qui entend lancer une marque: «Il vient ici parce qu’il veut profiter des courants ascendants, comme celui qui fait du vol à voile se fait lâcher au-des­sus du Jura et non pas au-dessus du lac! S’il veut avoir une connotation haut de gamme, il n’a pas le choix.»

Image de qualité. Au-delà du tissu de compéten­ces et de l’accès direct au savoir-faire, essentiel, l’image joue aussi un rôle crucial. Jerôme de Witt est de cet avis: «Si le luxe est européen, surtout français et italien, l’image de la Suisse à travers le monde est très qualitative, avec une dimension à la fois de lenteur et de fiabilité, de persévérance aussi. Franchement, je ne vois pas d’autre pays où j’aurais pu démarrer la marque DeWitt. Je crois que les images qui sont véhiculées sont plus im­portantes, si on sait les défendre correctement, que le produit à proprement parler.»

La qualité du produit viendrait en second lieu? «La qualité, je crois qu’on peut la faire dans le monde entier. Mais personnellement je ne me voyais pas partir avec des valises en Chine pour y fabriquer des montres. J’aurais mis dix ans à former des collaborateurs, plus nombreux et moins chers, mais le résultat aurait été chinois, pas très cohé­rent, et sans l’image de qualité que l’on peut avoir en Suisse.»

Une crainte existe. Fondateur, avec Svend Ander­sen, de l’Académie des créateurs horlogers indépendants, Vincent Calabrese relativise l’accès à des fournisseurs qu’on ne trouverait pas ailleurs. «On trouve tout partout, car des gens ont exporté le savoir-faire aux quatre coins de la planète et c’est ainsi qu’on peut fabriquer des montres dans le monde entier. Mais celles qui sont produites ailleurs n’auront jamais cette aura de l’horlogerie suisse. Tout repose là-dessus.»

Très sollicités, les horlogers suisses profitent évi­demment de cette extraordinaire réputation et d’un climat aujourd’hui euphorique. Loin de s’enthou­siasmer, Vincent Calabrese craint le pire: «De gros investissements promotionnels ont trans­formé une passion confidentielle en un vaste engouement mondial, auquel beaucoup répondent dans la précipitation. Sait-on le pourcentage de pièces souvent compliquées, conçues et réa­lisées hâtivement dans ce contexte, qui vont marcher convenablement et dans la durée ? Si je pense à l’Académie, il y a vingt ans nous étions en danger car l’horlogerie allait disparaître. Aujourd’hui, on est peut-être à la veille d’un crash. Si le consommateur final paie des centaines de milliers de francs pour des trucs qui ne fonctionnent pas, la farce pourrait tourner au vinaigre… Il y a là quelque chose qui pourrait bien nous sauter à la figure!»

L’équilibre helvétique. L’image de la Suisse est uti­le au moment de vendre le produit fini. Elle est utile aussi en amont car elle attire beaucoup d’horlogers et de compétences. Sans aller jusqu’en Chine, plu­tôt que de s’installer en Suisse avec de nombreux frontaliers comme collaborateurs, pourquoi ne pas s’établir en France voisine et les faire travailler sur place? Question posée logiquement au Français Jerôme de Witt: «Cela a été une longue réflexion pour nous ces dernières années. J’avais acheté une maison à côté de ma propriété, en Suisse. J’y ai mis trois horlogers en 2002, on est maintenant plus de quarante. On s’est donc trouvé à l’étroit avec la nécessité de déménager. On aurait pu aller en France voisine, ou rester en Suisse. J’ai quitté jadis la France dont je connais bien la poli­tique fiscale et le climat social. J’ai préféré le côté équilibré et libéral de la Suisse, tranquille et fiable. Définitivement. Pour l’anecdote, j’étais dans la gestion financière, mais sans aucune arrière-pen­sée horlogère, soucieux d’abord d’une meilleure qualité de vie, que j’ai trouvée en Suisse. Je suis allé un jour par curiosité au Salon de Bâle où j’ai fait simplement du lèche-vitrine. J’ai été vraiment épaté et suis revenu avec l’envie d’investir dans ce domaine. J’avais mis le doigt dans l’engrenage et depuis j’ai été entièrement happé. Mon activité désormais quotidienne dans l’horlogerie est le fruit d’un accident pur et simple.»

Interaction dans le travail. Chacun a sa propre his­toire évidemment. Pour Richard Mille, la question géographique ne s’est pas vraiment posée au moment de lancer sa propre marque car il avait déjà tissé, quand il était chez Mauboussin, un réseau d’amitiés et de relations privilégiées dans l’hor­logerie suisse. «J’ai pu démarrer mon projet un peu fou grâce à Renaud Papi, Audemars Piguet, Vaucher, qui ont accepté de travailler pour moi. J’ai trouvé de ce côté-ci du Jura des capacités de développement et de fabrication exceptionnel­les, avec des hommes très réactifs, dynamiques, qui ne se reposent pas sur leurs lauriers. Tous ces gens au Locle, à la vallée de Joux ou à Fleurier étaient en parfaite adéquation avec ce que je voulais faire. Je leur en suis très reconnaissant.» Ce qu’il ne dit pas, c’est que cette gratitude est réciproque, car ses partenaires sont les premiers à reconnaître que le bonhomme a singulièrement stimulé leur créativité, avec des retombées significatives dans des modèles qui ne sont pas signés Richard Mille.

Ces étrangers devenus Suisses. Quand on fait re­marquer au Luxembourgeois Jean-Claude Biver que l’horlogerie suisse doit beaucoup à l’apport d’étrangers, il réagit au quart de tour. «C’est un pur hasard, le passeport ne veut rien dire. Moi ça fait 49 ans que je suis en Suisse, je suis complète­ment de culture suisse. J’ai même vécu à la vallée de Joux, me suis marié au Brassus, c’est dire! Je me sens donc complètement Suisse, comme Nicolas Hayek, et comme bien d’autres. Prétendre, comme j’ai pu le lire, qu’il n’y a que des étrangers à la tête de l’horlogerie suisse, ce n’est pas vrai. Maintenant, que des groupes de luxe étrangers mettent de temps en temps à la tête de l’une ou l’autre de leurs sociétés des gens qui ne sont pas originaires de Steffisbourg ou du Grütli, c’est as­sez naturel.»

Montres et whisky. Quand il a relancé dans les années 1990 Graham et Arnold & Son, Eric Loth a caressé le rêve de faire renaître ces anciennes marques anglaises à Londres. La réalité s’est im­posée: «Nos marques s’inspirent du génie an­glais de l’époque qui les a vues naître, mais el­les doivent être faites dans l’Arc jurassien où le génie horloger est clairement confiné aujourd’hui, après s’être baladé au fil des siècles de l’Italie à la Grande-Bretagne en passant par l’Allemagne et la France.»

Pourquoi la Suisse aujourd’hui? «On ne va pas expliquer l’émergence de l’horlogerie suisse par la seule révocation de l’édit de Nantes, quand on sait que la majorité des émigrés sont allés ailleurs, notamment en Allemagne et en Angleterre. Ni par la longueur des hivers pour des paysans de mon­tagne désœuvrés, une vision poétique qui aurait pu s’incarner dans bien d’autres régions. Ce qui a été décisif dans l’ancrage du génie horloger en Suisse, c’est cette capacité extraordinaire que les gens de ce pays ont développée pour inven­ter des petites machines. C’est d’abord le génie des ingénieurs en mécanique, qui ont conçu des machines pour faire des engrenages plus petits, plus précis, dans des quantités plus grandes et à des prix plus bas. L’avènement de l’horlogerie suisse dans l’entre-deux-guerres, c’est d’abord une question de machines, dont certaines sont encore utilisées aujourd’hui par les fabricants de cadrans ou de boîtiers par exemple.»

Les belles Anglaises retrouvent ainsi des couleurs à La Chaux-de-Fonds, loin de leur ville natale… Comment les Anglais réagissent-ils ? «Très bien, car ils sont convaincus qu’une montre de quali­té doit être Swiss made comme nous acceptons qu’un whisky de qualité soit britannique. Mais avant de dépenser une somme considérable pour accéder à un produit mythique une petite voix intérieure lui dit: est-ce bien raisonnable de dépen­ser autant d’argent pour une petite machine qui te fait rêver mais dont tu n’as pas besoin ? Le Swiss made nous permet d’apporter une réponse rassu­rante à sa question raisonnable. Il est rasséréné par la provenance, d’où l’importance d’une quali­fication de cette provenance nettement meilleure que ce qu’elle est actuellement. Il n’est pas normal que le Swiss made ne concerne que le mouve­ment et c’est une marque anglaise qui le dit! Pour nous, il va de soi que nos aiguilles, nos cadrans, nos boîtiers doivent être réalisés en Suisse. Sinon, on oublie le Swiss made. On s’était d’ailleurs posé la question: et si on achetait des mouvements suisses pour assembler nos montres avec la men­tion sur le cadran «assembled in England» ? On a même fait une petite série limitée pour voir ce que ça donnait. Bien sûr, on renforçait le mythe des marques anglaises, mais sachant que le gé­nie horloger n’était plus en Angleterre, cela nous conduisait dans une impasse.»

Les British Masters ont tranché une fois pour tou­tes pour le Swiss made étendu, en observant que paradoxalement celles qui le respectaient avec la plus grande rigueur, en étant plus royalistes que le roi, étaient souvent des marques d’origine étran­gère… Sans doute parce que confrontées par es­sence à la problématique de l’origine. Et quand la question de la légitimité est posée, il faut aller jus-qu’au bout du raisonnement. Quitte à se contenter du strict minimum légal, ce qui paraît être plutôt la règle que l’exception…

L’horlogerie suisse n’existe pas… encore!

Réputé pour avoir du flair, Jean-Claude Biver est souvent sollicité par des investisseurs prêts à pla­cer leurs billes dans l’horlogerie suisse. Les can­didats se pressent. «L’intérêt est énorme. Il ne se passe pas une semaine sans qu’on ne me de­mande un conseil… Le problème, c’est qu’il n’y a rien à acheter. Cet intérêt s’explique aisément, car tout le monde a compris que l’horlogerie suisse, qui jouit d’une aura exceptionnelle, n’existe pas vraiment.»

Elle est bien bonne celle-là!

«Je ne plaisante pas. L’horlogerie suisse dans sa totalité, c’est 13 milliards de francs à l’exportation. En ajoutant ce qui est vendu en Suisse, allons jusqu’à 15 milliards. Tapez maintenant LVMH sur Google, premier groupe de luxe coté en bourse: son chiffre d’affaires est de l’ordre de 30 milliards, le double de l’horlogerie suisse à lui tout seul. Tapez Nokia, c’est 50 milliards de francs, quatre fois l’horlogerie suisse. Prenez un autre domaine, une autre échelle, mais tout aussi significatif: Ar­mani, même pas coté en bourse, fait 4 milliards en vendant des chemises et des costumes, le tiers de l’horlogerie suisse. Et Hermès, une seule mar­que, fait 6 milliards de francs. L’horlogerie suisse, à l’échelle planétaire, n’en est qu’à ses balbutie­ments. Imaginez ce qu’elle sera quand elle exis­tera vraiment à 30, 40 ou 50 milliards…»

De telles perspectives suscitent des convoitises. Mais attention, quand on voit que ses capacités de production ne lui permettent pas de suivre la demande aujourd’hui, une telle évolution suppose d’abord d’énormes investissements dans son outil de production. Il ne suffit pas de vouloir retirer les marrons du feu. Encore faut-il se donner les moyens de les cuire.