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Le ciel au poignet

Le ciel au poignet

Auteur: Timm Delfs

IWC a sorti l’horlogerie de la torpeur estivale en lançant sous le ciel étoilé du mois d’août une ­montre supercompliquée baptisée Portuguese Sidérale Scafusia. Elle l’a fait coup sur coup dans l’hémisphère sud à l’Observatoire de Paranal au Chili et à Schaffhouse, en Suisse, où est né et sera produit ce modèle d’exception. Celui-ci fera date dans l’histoire de la marque et s’inscrit d’emblée dans le cercle restreint des montres-bracelets astronomiques proposant une carte du ciel. Il est certes doté d’une série de compli­cations, dont un quantième perpétuel et un ­tourbillon à force constante, ainsi que l’heure sidérale et l’indication du lever et du coucher du soleil, mais c’est bien le ciel étoilé qui retiendra l’attention.

C’est l’occasion pour Watch Around de replacer cette nouveauté dans le contexte plus large des représentations du ciel par les horlogers d’hier et d’aujourd’hui, en commençant par une indispensable piqûre de rappel astronomique.

Depuis le Big Bang, les corps célestes de l’Univers s’éloignent les uns des autres à grande vitesse. De la Terre, ce mouvement n’est pas perceptible à l’œil. Même après des générations, les constellations restent pratiquement identiques. Nous ne voyons pas non plus que les étoiles se situent par rapport à nous à des distances très différentes les unes des autres. Quand la nuit nous les regardons scintiller, nous avons l’impression qu’elles sont disposées sur une gigantesque coupole dont la Terre serait le foyer. Bien que nous sachions que c’est faux, ce modèle peut nous suffire.

Comme la Terre tourne et nous avec elle, c’est la coupole à nos yeux qui tourne autour de nous, tout comme, depuis un carrousel, on dirait que c’est l’environnement qui tourne. L’axe de rotation traverse les pôles. Un observateur au pôle Nord qui contemplerait longuement les mouvements du ciel constaterait que les corps célestes se déplacent dans le sens inverse des aiguilles d’une montre sur une orbite dont le centre est exactement à sa verticale. L’étoile qui s’y trouve, l’étoile polaire, paraît immobile. Plus les étoiles en sont éloignées, plus l’orbite qu’elles décrivent est grande.

On peut observer ce comportement à toutes les latitudes, à la différence près que l’étoile polaire immobile n’est plus au zénith. Sa hauteur au-­dessus de l’horizon varie selon le degré de latitude. Elle est visible dans l’ensemble de l’hémisphère nord et en chaque lieu, nuit après nuit, toujours au même endroit du ciel.

De l’astrolabe à l’iPhone. A quelques distorsions près, la boule céleste imaginaire peut être projetée sur un disque. Il en résulte ces cartes du ciel tournantes qui sont d’un grand secours pour déterminer les étoiles dans le ciel quand on n’a pas d’iPhone sous la main. La projection d’une demi-sphère sur une surface circulaire est un planisphère, concept connu depuis longtemps. Au XVIe siècle, des savants arabes fabriquaient les fameux astrolabes en laiton, rien d’autre que des cartes célestes tournantes grâce auxquelles il était possible de connaître l’heure en pleine nuit par la position des étoiles. Le point de vue était cependant inversé.

Quand on se couche sur le dos pour contempler le ciel étoilé, on peut observer du coin de l’œil toutes les collines environnantes. Elles forment un cercle, dans lequel figure une portion du ciel en constante mutation. Avec les planisphères, de manière analogue, l’horizon est représenté par un ovale sur un second disque tournant au-dessus de la carte céleste proprement dite. Quand on tourne la carte céleste, on observe comment les étoiles surgissent à l’est et disparaissent à l’ouest.

Qu’est-ce que le temps sidéral? Le temps sidéral fut introduit pour l’observation des étoiles et la navigation. Il est plus précis que le temps solaire et mesure la rotation effective de la Terre autour de son axe. La longueur d’un jour sidéral mesure le temps qu’il faut à la Terre pour une rotation complète de 360° par rapport à un repère fixe, une étoile théorique infiniment éloignée. Le jour sidéral dure environ 4 minutes de moins que le jour solaire moyen. Le point de référence est le point vernal, à l’équinoxe de printemps. L’heure sidérale est une heure locale, comme l’heure solaire. Il est 0:00 à l’heure sidérale quand le point vernal est exactement sur le méridien d’un lieu déterminé.

Patek Philippe au firmament. Peu après que l’astrolabe se fut répandu en Europe, naquit l’ambition de l’actionner par un mouvement d’horlogerie afin de pouvoir lire les informations en temps réel sur la voûte céleste. L’exemple le plus réputé de ce genre d’horloge astronomique est l’astrarium de Giovanni Dondi, au XIVe siècle, reconstitué sur la base de ses dessins, vu que l’original avait disparu. Une réplique se trouve au MIH de La Chaux-de-Fonds. Outre l’astrolabe, cette horloge possède cinq autres cadrans qui reproduisent d’un point de vue géocentrique les mouvements des planètes connues à l’époque. Les églises et les portes des villes furent dotées d’horloges astronomiques de grand format avec astrolabe. Des exemplaires fameux se trouvent à l’Hôtel de ville de Prague, au Zytglogge de Berne et à la cathédrale de Strasbourg.

Au XXe siècle, quand de riches américains rivalisaient pour obtenir des horlogers suisses les montres de poche les plus compliquées, des modèles avec la carte du ciel apparurent. C’est ainsi que l’industriel James Ward Packard obtint de Patek Philippe en 1927 une montre de poche avec le ciel étoilé de son Ohio natal. L’exemple le plus célèbre de cette stimulante compétition demeure la « Graves », pièce unique aux 24 complications, que Patek livra en 1933 au financier new-yorkais Henry Graves Jr. Patek Philippe a remis l’ouvrage sur le métier en 1989 pour célébrer les 150 ans de la manufacture. Le calibre 89 comporte 33 fonctions additionnelles, parmi lesquelles une réplique réaliste de la voûte céleste septentrionale. En 2000, nouvelle prouesse de la maison genevoise avec la réalisation de la montre de poche Star Caliber où, parmi 21 complications, figure une voûte céleste tournante qui indique aussi la position et les phases de la lune. Cet affichage allait se retrouver en 2001 dans la montre-bracelet la plus compliquée jamais réalisée par Patek Philippe, la Sky Moon Tourbillon et plus récemment dans la Celestial, exclusivement consacrée à la représentation du ciel nocturne.

Nous voici donc à l’heure des montres-bracelets offrant le ciel au poignet. Nous allons les passer en revue chronologiquement, en commençant par celles inspirées directement de l’astrolabe.

Ulysse Nardin Astrolabe Galileo Galilei. Cette montre remarquable, qui fait partie d’une trilogie de montres mécaniques de 1985, est la première à miniaturiser sur un petit cadran les indications d’une grande horloge astronomique du genre du Zytglogge de Berne. Le mécanisme conçu par Ludwig Oechslin fournit d’autres informations qu’un joli ciel à regarder et passe pour être le plus précis. Le cadran donne aussi bien l’heure sidérale que l’heure solaire civile. Seules les étoiles les plus lumineuses apparaissent par souci de lisibilité. De même, Oechslin a choisi une représentation d’astrolabe traditionnelle, le firmament et l’aiguille solaire tournant dans le sens des aiguilles d’une montre. L’aiguille solaire indique l’heure civile, mais aussi la position du Soleil sur l’écliptique autour du firmament. L’aiguille lunaire permet de connaître la position et la phase de la lune. Enfin, l’aiguille du dragon, qui ne franchit l’écliptique qu’une fois en 18,61 années, donne la position des nœuds lunaires et permet de prévoir les éclipses de soleil et de lune.

Christiaan van der Klaauw, CK Astrolabium CKAL7766. Van der Klaauw est membre de l’AHCI (Académie des horlogers créateurs indépendants) et vit aux Pays-Bas. Sa spécialité : les montres à affichage astronomique. Son astrolabe montre la position des étoiles les plus lumineuses du firmament, les positions du Soleil et de la Lune, ainsi que les nœuds lunaires à l’aide de l’aiguille du dragon. Sa montre met elle aussi en évidence sur le cadran la partie visible du ciel à la manière d’un astrolabe antique, derrière les aiguilles et la représentation des astres.

Patek Philippe, réf. 5102PR Celestial. L’affichage dérivé de la Star Caliber et de la Sky Moon Tourbillon, offre le ciel nocturne de l’hémisphère nord sur le recto de cette montre automatique élégante. La voûte céleste, avant tout très belle, tourne dans le sens antihoraire. Grâce à un ovale figurant l’horizon, il est possible de lire directement la portion de ciel visible de Genève et des villes de même latitude. Comme dans la réalité, la Lune ne se déplace pas à la même vitesse que les étoiles, elle est donc toujours au bon endroit sur le cadran. Grâce à une invisible mécanique raffinée, elle modifie même ses phases. Pour pouvoir régler exactement le firmament, deux flèches marquent la position de Sirius et de la Lune. Elles peuvent être réglées séparément.

Vacheron Constantin, Tour de l’Ile. Sur ce modèle très complexe, qui fait partie des montres-bracelets les plus compliquées, une petite fenêtre ovale dans le cadran montre la portion de ciel au-dessus de Genève, un décor illustrant le savoir-faire horloger de la maison. Au cas où son possesseur voudrait un jour porter cette montre à l’extérieur, il s’y retrouverait dans le ciel étoilé. Si l’affichage ne fournit pas l’heure sidérale, il présente l’équation du temps qui indique l’écart entre le temps solaire réel et le temps solaire moyen.

Autres complications : deuxième fuseau horaire, phase de lune, âge de la lune, répétition minutes, calendrier perpétuel, tourbillon, heures de lever et coucher du soleil, affichage de réserve de marche.

Van Cleef & Arpels, Midnight in Paris. Cette montre élégante qui porte le même nom qu’un parfum de la même marque affiche un firmament en aventurine scintillant, bien ouvragé, qui couvre tout le cadran. Une ouverture ovale découvre le ciel au-dessus de Paris. Mais le firmament ne permet pas de faire des observations astronomiques : le ciel accomplit une révolution en un an, pas en un jour sidéral.

 

 

 

 

 

Officine Panerai, L’Astronomo Luminor 1950. La montre-bracelet la plus compliquée de Panerai a été lancée en 2009, Année de l’astronomie. Au dos, le firmament tourne en sens inverse des aiguilles de la montre. Une fenêtre ovale claire dans le verre saphir dépoli permet de voir la portion de ciel visible au-dessus d’un parallèle déterminé, réglable en fonction du domicile de l’acquéreur.

Autres complications : heures de lever et coucher du soleil, équation du temps, tourbillon..

Jaeger-LeCoultre, Master Grande Tradition. Même discours pour ce complexe chef-d’œuvre du Sentier que pour la Sky Moon Tourbillon : l’affichage astronomique est soigneusement calculé, mais les qualités esthétiques s’imposent, avec le tourbillon frontal recouvrant partiellement le firmament. Il est positionné sur l’équinoxe de printemps, tourne avec le firmament et indique le temps sidéral en sens inverse des aiguilles de la montre sur l’échelle 24 heures. L’intégration du Soleil dans l’affichage est d’une beauté géniale. Il se meut sur un disque transparent et partage l’échelle 24 heures avec le temps sidéral. Comme dans la nature, il se déplace apparemment en sens inverse des aiguilles d’une montre par rapport à l’étoile polaire, mais plus lentement d’un degré par jour que les étoiles, de sorte qu’il est aussi rattrapé par l’échelle du calendrier zodiacal sidéral et y indique la date. Le Soleil semble mû par un anneau extérieur, sans quoi il entrerait en conflit avec le tourbillon.

Autres complications : tourbillon volant avec échappement silicium, répétition minutes.

IWC, Portuguese Sidérale Scafusia. Comme son ­nom l’indique, cette grande complication à tourbillon est consacrée à la mesure du temps sidéral. Ce dernier s’affiche en heures et minutes sur le devant par le biais d’un petit cadran 24 heures. Mais ce qui attire vraiment l’attention, se trouve au dos de cette montre imposante : quelque 500 étoiles, avec leurs constellations évoquées par des lignes, tournent au gré d’un jour sidéral autour d’un des deux pôles célestes. Attraction particulière : la couleur du ciel change au fil de la journée grâce à deux filtres polarisants et indique le crépuscule et la nuit. Comme la montre peut être individualisée en fonction du domicile de son acquéreur, IWC a aussi prévu un firmament de l’hémisphère sud. L’astrophysicien Ben Moore a écrit un programme grâce auquel la projection des cartes du ciel peut être adaptée individuellement, afin que les clients habitant à proximité de l’équateur obtiennent eux aussi une représentation optimale de leur portion de ciel.

Comme pour la Master Grande Tradition, le temps sidéral est indiqué sur le disque étoilé par le biais d’une marque sur l’échelle 24 heures tournant en sens inverse. Il est difficile de comprendre ­pourquoi la flèche qui marque le temps solaire moyen tourne dans le sens des aiguilles de la montre et nécessite donc une seconde échelle des heures. Car si le Soleil se déplaçait dans le même sens que les étoiles, il pourrait, comme chez Jaeger-LeCoultre, indiquer la date. L’écliptique que Moore a inséré dans le firmament aurait alors du sens. Cela dit, les ingénieurs d’IWC ont adapté à la montre une autre indication astronomique ­passionnante qui existe, différemment, chez Patek Philippe, Vacheron Constantin et Audemars Piguet, à savoir les heures de lever et de coucher du soleil. Ces deux valeurs sont indiquées par de petites flèches rouges sur l’échelle de temps ­extérieure. Les cames pour l’affichage doivent être calculées et réglées individuellement pour chaque client.

Autres complications : tourbillon à force constante, lever et coucher du soleil, calendrier perpétuel qui n’indique pas la date mais le nombre de jours passés depuis le début de l’année. 

 


COMPLÉMENT WEB

Astrolabes et cartes célestes

Les astrolabes et les cartes célestes sont réglés à la main sur la date et l’heure de la montre pour pouvoir déterminer quelles étoiles figurent au firmament. Ils disposent en général d’une aiguille solaire et, dessiné dans le ciel étoilé, de l’écliptique sur lequel le soleil semble se mouvoir d’un signe du zodiaque à l’autre au fil de l’année. Quand on ajuste l’aiguille solaire sur la bonne date, l’intersection avec l’écliptique donne la position présente du soleil.

A la différence des cartes célestes actuelles, les astrolabes ne répliquent cependant pas le ciel comme nous le voyons depuis la Terre, mais comme si l’observateur se trouvait à l’extérieur de la coupole imaginaire et regardait les étoiles au-dessous de lui. C’est pourquoi, avec l’astrolabe, il faut faire tourner les étoiles dans le sens des aiguilles de la montre. Les symboles des étoiles sont inversés, ce qui rend l’utilisation de l’astrolabe compliquée.