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Quand les mouvements tiennent la forme

Quand les mouvements tiennent la forme

Auteur: Jean-Philippe Arm

Elles peuvent être carrées, rectangulaires ou ovales, évoquer un tonneau, un coussin, un œuf ou un canapé, toutes les montres qui ne sont pas rondes sont appelées dans le jargon horloger des montres de forme. Sont-elles animées pour autant par des mouvements de forme ? Il fut un temps au siècle dernier où c’était quasi la règle, ceux-ci épousant alors les moindres courbures, espaces et recoins d’une boîte. C’est devenu l’exception, au grand dam des esthètes de la belle mécanique horlogère. Bon à tout faire, le mouvement circulaire classique est omniprésent, simplement adapté à la boîte qui l’accueille par un cercle d’emboîtage et tout autre élément assurant son maintient correct, sinon sa prestance, dans un costume taillé trop grand pour lui.

Si la plupart des clients n’y voient que du feu, et naturellement ne s’en préoccupent pas le moins du monde, aux yeux des amateurs avertis une indéniable valeur ajoutée a passé à la trappe. Quand ils la retrouvent, ils ne cachent pas leur plaisir. Et les puristes la recherchent même, ce que les fabricants ne soupçonnent pas, ayant bien d’autres préoccupations. Quand bien même ils y songeraient au moment de développer un nouveau calibre, ce critère-là ne figurerait pas au premier rang.

Une scène nous avait frappés il y a quelques années, lors des délibérations d’un jury réunissant des experts soupesant les mérites respectifs des modèles en lice pour l’attribution d’un prix. Au final, l’un des membres avait emporté l’adhésion de ses pairs en assénant l’argument décisif : « Nous avons là un magnifique mouvement de forme dans une montre de série, c’est suffisamment rare pour être salué. »

Nous parlons bien ici des modèles faisant l’objet de production sur des bases industrielles. A ne pas confondre avec les séries limitées au sens strict du terme, qui relèvent en réalité du prototypage (lire WA008). C’est ainsi que la « nouvelle » horlogerie se signale par une floraison étourdissante de mouvements de forme, qui font son charme et sa séduction, mais dont on peut dire presque affectueusement qu’elle comprend aussi des usines à gaz enveloppées dans un boîtier pour les protéger du crachin ambiant. Les vraies réussites sont toujours le fruit d’une conception associant dès le départ le designer et le constructeur, comme jadis le boîtier et l’horloger.

Question de prix. Au-delà des questions de mode, qui ont leur part dans cette affaire, ce sont des considérations économiques, tout simplement de prix de revient, qui prévalent dans le choix de la motorisation d’un modèle. Le développement d’un nouveau calibre coûte très cher, comme l’utilisation de composants non standardisés. Et quand le client ne s’en rend pas compte, à quoi bon se compliquer la vie ? Quoique… Les horlogers ont toujours pris plaisir aux subtilités qu’ils étaient seuls à pouvoir apprécier, sauf un lointain successeur qui ouvrirait la boîte beaucoup plus tard pour le service après-vente. Aujourd’hui la mode est aux fonds saphir offrant une vue plongeante sur les mécanismes. Et c’est devenu un argument promotionnel de signaler la décoration soignée des mouvements, les Côtes de Genève ou, mieux encore, l’anglage fait à la main. Curieusement leur forme, qui permettrait aux marques les plus exigeantes de se distinguer, n’est pas entrée dans le discours marketing. Elle y aurait logiquement sa place, d’autant que la mode est aussi aux modèles et aux collections vintage. Mais voilà, on reprend des designs qui n’ont pas une ride, on refait à l’identique des boîtes carrées ou tonneaux, sans aller jusqu’au bout de la démarche.

Bien sûr, les montres de forme ne représentent de toute façon qu’une modeste part du marché. Laquelle précisément ? En feuilletant le catalogue annuel de notre confrère Armbanduhren, qui recense dans son édition 2011 un peu plus de 1100 modèles, nous avons compté 165 montres de forme pour 960 rondes. Dans le détail, on note 66 pièces carrées, 38 rectangulaires, 25 tonneaux, 16 coussins et une petite vingtaine d’inspirations diverses.

L’explosion Arts Déco. Historiquement, les fluctuations sont parfaitement repérables dans deux ouvrages de référence : la double bible Omega de Marco Richon, qui donne notamment la nomenclature de tous les mouvements de la marque biennoise, et l’incroyable pavé de Patrick Linder totalement dédié à la présentation détaillée et illustrée de tous les calibres de Longines. La production large et diversifiée de ces deux fabricants garantit une image représentative de cette évolution. On retiendra que les montres-bracelets de forme ont véritablement explosé avec l’Art Déco pour connaître leurs heures de plus grande gloire dans les années 1930 et jusqu’en 1950.

La prolifération des mouvements aux proportions variables est alors significative. La mode et les préoccupations techniques des horlogers sont en harmonie : une surface disponible plus importante permet d’utiliser des balanciers de plus grandes dimensions, garants d’un meilleur réglage et d’une fiabilité supérieure, et de recourir à des barillets plus gros pour augmenter l’énergie disponible. On en a fait d’ailleurs, sous cette forme idéale, de véritables bêtes de concours.

Pour les montres féminines, c’était une aubaine et les marques ont même favorisé et entretenu la tendance, qui les changeait de l’impossible course à la miniaturisation. Jaeger-LeCoultre avait posé un jalon définitivement dissuasif en 1929 avec son microcalibre 101. Certes la concurrence n’a jamais rechigné à réaliser des minimouvements de toutes les formes imaginables, mais quel bonheur d’échapper pour un temps aux terribles contraintes de l’exiguïté.

Dans la production courante, un fameux mouvement de forme Omega, le matricule T17 lancé en 1933, pouvait s’enorgueillir de disposer de 60 heures de marche. Il fut produit jusqu’en 1946 à 168 000 exemplaires, quatre fois plus que son prédécesseur de la fin des années 1920. Mais il y en a eu d’autres, beaucoup d’autres, en particulier pour les dames, de forme tonneau ou rectangulaire, tel le calibre R 17.8, dont le succès dès 1940 se prolongera jusqu’en 1961, avec 300 600 exemplaires. On passe même à 1,1 million de pièces avec la famille des 240 R entre 1938 et 1963, ­tandis qu’une autre série, celle des 480 démarre en 1954 pour s’éteindre en 1969 sur le score de 3 330 000 exemplaires.

Ce qui frappe rétrospectivement c’est l’extraordinaire variété et le nombre incroyable de calibres différents proposés simultanément à l’époque par les fabricants. Et l’on pourrait multiplier les exemples avec Longines, LeCoultre, Zenith et toutes les maternités horlogères échelonnées le long de l’Arc jurassien.

Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, les montres de forme ont amorcé leur déclin, accentué à partir des années 1960. Aux raisons avancées sur le thème du renouveau, du vent d’Amérique porteur de solutions rationnelles, efficaces et standardisées, on ajoutera cet élément purement technique : le succès croissant des modèles à remontage automatique, avec une masse oscillante qui impose des mouvements circulaires, quelle que soit la forme du boîtier, à moins de recourir à un microrotor.

La quadrature du cercle. Quelques icônes de forme ont traversé avec leurs avatars les turpitudes de l’histoire et répondent toujours présent. On pense d’abord naturellement à l’emblématique Reverso, réchappé de justesse d’une désaffection presque fatale dans les années 1970 avant de s’envoler vingt ans plus tard avec panache dans un festival de déclinaisons compliquées. Plus en forme que jamais, elle a fêté cette année son 80e anniversaire. A-t-elle été constamment animée par un mouvement rectangulaire ? Sebastian Vivas, conservateur de la galerie du patrimoine qui veille sur les mille et quelques calibres de la maison, le confirme globalement. Cela représente depuis sa naissance en 1931 plus de 50 calibres rectangulaires, aux angles brisés ou arrondis. Il y a quelques exceptions, dont la Squadra automatique, au mouvement rond doté d’une garniture adéquate pour le caler dans une boîte carrée. Cette inscription du cercle dans un carré est d’ailleurs quasi la règle, toutes marques confondues, notamment pour les chronographes : la Monaco de TAG Heuer n’a jamais été équipée d’un mouvement carré.

Au nombre des modèles surgis du passé et figurant dans les collections contemporaines, d’autres viennent aussi immédiatement à l’esprit, comme la Gondolo de Patek. Les interprétations contemporaines de son design Art Deco ont incité la maison genevoise à développer et à produire de nouveaux calibres de forme, toujours présents dans sa ­collection courante. Il y a également l’exception rectangulaire de Rolex, la Prince née en 1928, disparue dans les années 1940 et relancée en 2005, toujours avec un mouvement de forme.

On pense aussi à la Santos (1904) et surtout à la Tank (1919) de Cartier, dont les évolutions relèvent davantage de métamorphoses successives. Les mouvements de forme Jaeger-LeCoultre qui les animaient jadis ont cédé la place au calibre 120 de la maison, qui est cependant un mouvement automatique rond. Chez Girard-Perregaux une pièce carrée de 1945 a inspiré une collection Vintage qui a emprunté deux voies, celle des mouvements de forme pour les pièces de haute horlogerie et celle des mouvements ronds manufacturés pour les modèles courants.

Parmi les marques qui sont nées après le renouveau de l’horlogerie mécanique, Franck Muller s’est distingué en jouant à fond et avec succès la carte des mouvements de forme associés à des boîtes originales, telle la Curvex. On pourrait aussi placer à cette enseigne Daniel Roth, dans un volume de production plus modeste.

Plus récemment, Chopard s’est illustré avec ses calibres de forme développés à Fleurier, qui lui valent la considération de ses pairs et des amoureux de la mécanique traditionnelle. De son côté, Eterna a créé la surprise auprès de cette communauté exigeante en présentant à Baselworld en 2008 un remarquable mouvement rectangulaire pour animer ses Madison tonneaux.

Le respect des connaisseurs. A chaque fois, de telles démarches retiennent l’attention et imposent le respect des connaisseurs. La dernière en date émane d’Audemars Piguet, qui a présenté au SIHH 2011 un nouveau mouvement de forme ovale, naturellement destiné à sa collection Millenary. Joli retour du balancier à vrai dire, car lorsque celle-ci avait été lancée dans les années 1990, avec d’emblée toute une série de déclinaisons, ses différents moteurs étaient tous ronds et sans relief particulier. Le soufflé était retombé assez vite. Puis il y eut une deuxième exploitation de l’ovale, dans les années 2000 avec un échappement original et des complications exploitant judicieusement l’espace et le volume offerts par la forme singulière. Tous les ingrédients de la haute horlogerie contemporaine étaient réunis, y compris l’inaccessibilité du produit pour le plus grand nombre.

Le troisième acte vient de démarrer sur un coup de théâtre. On quitte en effet la stratosphère des mécanismes compliqués réalisés en séries limitées pour retrouver l’air ambiant et parfaitement respirable des montres plus accessibles grâce à la mise au point d’un mouvement de forme dont la vocation et les caractéristiques sont celles d’un mouvement de base. Cela veut dire une conception prenant en compte les exigences de l’industrialisation et une plate-forme automatique « trois aiguilles » pouvant plus tard accueillir des modules, complications diverses et affichages originaux. Mais c’est aussi en soi un élément de séduction, avec une architecture tridimensionnelle comportant plus d’une douzaine de ponts, et un retournement des organes pour offrir au regard l’échappement et l’oscillateur sur un même plan que la lecture du temps.

Avec ses options techniques visant la performance chronométrique, ses choix esthétiques et ses finitions artisanales, le petit dernier d’Audemars Piguet animera deux modèles Millenary, l’un en or, l’autre en acier, qui arriveront sur le marché à la fin de l’année. Il ne manque pas d’arguments pour séduire alors les amateurs de mouvements de forme. Ils ne demandent que ça.


COMPLÉMENT WEB

Cercles à tout faire

 

Le recours aux cercles d'emboîtage ne se limite pas au mariage des formes de nature différente. Il s'est généralisé pour l'adaptation des petits ronds voulant jouer dans la cours des grands. La formule s'est substituée à la réalisation de calibres spécifiques pour chaque taille. Ce qui était dans l'ordre des choses pour des montres de taille moyenne ne l'est plus vraiment avec la mode des grosses montres : "Quand un petit pois prétend animer une patate, ça fonctionne mais c'est aussi insolite que de découvrir un moteur de 2CV en soulevant le capot de votre Mercedes", s'amuse un horloger.