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Les secrets du haut artisanat

Les secrets du haut artisanat

Auteur: Francis Gradoux

Rien n’échappe aujourd’hui au regard des internautes, comme ici la beauté intérieure et les finitions faites à la main d’un mouvement Philippe Dufour, grâce aux images de Julian Peh visibles sur le site www.goldarths.com

Dans le monde pourtant discret et feutré de la haute horlogerie, depuis plusieurs mois, on entend des horlogers murmurer que de grandes marques profitent de l’engouement pour les beaux mouvements afin de vendre très cher des montres prétendues artisanales, alors qu’elles sortent d’une chaîne de fabrication industrielle. Lorsqu’un expert incontesté confirme publiquement ces rumeurs, c’est un événement. Giulio Papi, fondateur de la manufacture Renaud et Papi, au Locle, qui fabrique les plus beaux mouvements d’Audemars Piguet et d’autres grandes marques, comme Richard Mille, vient de publier un livre passionnant, dans lequel il dissèque les mouvements véritablement artisanaux. Détail par détail, il explique comment un amateur éclairé peut distinguer un mouvement vraiment artisanal. Sa préface: « Par cet ouvrage, nous cherchons clairement à provoquer une prise de conscience sur l’existence de finitions industrielles vendues comme artisanales. »

Passionné mais fâché
Giulio Papi a beau être directeur d’une entreprise d’une centaine de collaborateurs, il est resté un artisan, passionné par la technique. Par exemple, il n’a pas de bureau directorial, mais travaille dans le bureau technique, à côté des chercheurs, créateurs, prototypistes et dessinateurs. L’homme est souriant, mais on devine qu’il est fâché: « Ce n’est pas parce qu’une montre est vendue 100 000 francs qu’elle sera bien finie », lâche-t-il. Il n’en dit pas plus, ne peut accuser personne formellement, mais il agit. Son livre (*) montre clairement, photos à l’appui, comment un client peut repérer les petits détails qui font la différence entre une montre simplement chère et une montre Francis Gradoux authentiquement belle, imprégnée de ce supplément d’âme apporté par des artisans passionnés. Giulio Papi précise: « Actuellement, il n’y a que la main humaine qui soit capable de faire des super-finitions. Le but n’est pas de tout faire à la main, mais de faire bien. On peut toujours reprendre à la main ce qui a été commencé à la machine. »

Car Giulio Papi, comme beaucoup d’artisans horlogers, est obsédé par la beauté de la perfection. Il ne supporte pas ce qui est « bâclé », mot qui sonne dans sa bouche comme la pire des insultes. Et son regard s’illumine lorsqu’il avoue: « On aime nos montres, faites par des horlogers malins et passionnés, qui fabriquent quelque chose de subtil et d’émotionnel. »

Pour Giulio Papi, une montre compliquée, innovatrice, mécaniquement parfaite et esthétiquement réussie, ne peut être vraiment belle que si elle est bien finie. « Les finitions apportent une émotion esthétique, mais servent également un but technique. » Il poursuit, presque lyrique: « Même les finitions qui ne sont pas directement visibles apportent des reflets lumineux... Un satinage quelque part, même s’il n’est pas apparent, renvoie de la lumière. Un beau mouvement, c’est un jeu de lumière. Une roue, même cachée, peut donner un reflet jaune. On arrive à un effet de kaléidoscope. C’est pourquoi, actuellement, les montres sont de plus en plus transparentes. On cherche à ouvrir le cadran, le faire presque disparaître, afin de mettre la mécanique en valeur... Pour choisir une montre haut de gamme, évidemment, il faut bien regarder le mouvement. A l’œil nu d’abord, à une distance de trente centimètres. Puis avec une loupe grossissant quatre fois. »

Le coin rentrant
Premier détail à observer: l’anglage. C’est-à-dire l’élimination de l’angle entre le flanc et la table d’une pièce. A l’origine, il s’agissait simplement de supprimer les bavures de l’arête. « Et puis, des horlogers se sont dit que tant qu’à limer, il valait mieux faire beau... » Donc, pour les belles montres, cet ébavurage est devenu un art. L’angle est remplacé par une surface polie, qui accroche la lumière; la moindre imperfection sauterait aux yeux. Et Giulio Papi montre un petit détail: le coin rentrant. Si cet angle est arrondi, c’est que l’anglage a été fait à la machine, avec un outil tournant. Mais si l’angle est vif, c’est le signe indéniable que la finition a été faite à la main; une machine n’en est pas capable. Premier indice d’une recherche de la perfection.

Le poli noir
Giulio Papi indique d’autres détails à surveiller. Parmi eux, un nom évoquant les minuscules mystères que recèle un mouvement bien fait: « Le poli noir ou poli miroir. Il se fait sur des parties bien visibles et on ne peut l’obtenir qu’à la main, car il faut que la surface devienne ultra-plate. On l’appelle noir parce que la rugosité devient inférieure à la longueur d’onde de la lumière, alors, sous un certain angle, les photons sont renvoyés à l’œil, ce qui produit l’effet d’un miroir mais, sous un autre angle, la surface polie ne reflète plus rien... D’où une surface qui paraît d’un noir profond. En plus, le poli noir est une excellente protection contre la corrosion. »

Les vis sans bavure
Le plus souvent, les différentes pièces d’un mouvement sont assemblées par des vis. Une montre compliquée peut receler une centaine de vis! Chacune, bien sûr, doit être parfaite: la tête anglée et polie au noir, les filets polis à la cheville de bois chargée de pâte à polir, la fente parfaitement rectiligne, et sans trace de tournevis. D’ailleurs les artisans horlogers utilisent parfois des tournevis en cuivre béryllium – plus mou que l’acier – pour éviter toute bavure, non seulement à la fabrication, mais aussi lors de l’entretien. Car Giulio Papi estime qu’une montre haut de gamme passera de génération en génération et sera plusieurs fois montée et démontée au cours des ans. Les vis doivent résister pendant des siècles. En observant le mouvement, on remarquera que certaines d’entre elles sont triplement fendues: c’est un code international signalant que ladite vis doit être tournée à l’envers des autres.

Les moulures polies
Un mouvement est composé d’éléments métalliques percés de trous. Tous doivent être parfaitement finis: ébavurés, anglés et polis. Parfois, une creusure, anglée et polie, est ménagée pour accueillir une tête de vis. Chacun de ces trous est percé à la machine. Autrefois, une mèche animée par un archet, aujourd’hui, une perceuse ou une fraiseuse, manuelle ou à commande numérique. Mais la main de l’homme reste essentielle pour obtenir une finition parfaite; elle anime une fraise à roulette en rubis, puis guide une cheville de bois afin d’atteindre le poli noir.

Les roues à reflet
Les roues (gros engrenages de laiton) comme les pignons d’acier, le petit engrenage placé au centre, sont essentiels pour animer une montre. Celles-ci aussi doivent être parfaites pour assurer un mouvement régulier et minimiser les frottements. Les pivots – partie qui tourne dans un coussinet fixe, souvent en rubis – doivent être soignés. Ceux qui sont destinés aux belles montres sont usinés et contrôlés un par un. Un détail révélateur sur les roues: « Entre la roue et le pignon, on fait un polissage parabolique, qui reflète les dents, ce qui fait un petit éclat rayonnant au centre de la roue, et retient l’huile. En fait, la plu-part des finitions apportent une émotion esthétique, mais servent également un but technique. »

Les perles et les côtes
Toutes les parties plates d’un mouvement sont décorées. Le plus banal de ces décors est le perlage, formé de cercles très rapprochés. Il s’obtient avec des tampons abrasifs adaptés sur une tige tournante abaissée à intervalles réguliers pour marquer la surface. Autres décorations de surface: le soleillage, le colimaçon-nage. Les surfaces visibles sont souvent décorées de côtes de Genève, stries parallèles en forme de vagues. Là encore, le savoir-faire et la sûreté de main assurent un décor plaisant à l’œil. « On s’est aperçu que les côtes de Genève avaient tendance à piéger les plus petites poussières, ce qui est très utile. Et, en plus, c’est beau parce que ça donne d’autres jeux de lumière. »

Les gravures imparfaites
Enfin, les beaux mouvements sont décorés: courbes, volutes, étoiles personnalisent la pièce. Ici encore, la gravure peut se faire avec une machine, mais seule la gravure à la main rend le mouvement absolument unique car la main apporte forcément des imperfections. Un bon graveur transforme la mécanique en œuvre d’art. « On voit tout de suite la différence entre une gravure faite à la machine et une gravure à la main. En poussant le burin, la main du graveur n’est pas assez rigide pour obtenir un fond parfaitement lisse ; à la loupe on voit qu’il est légèrement vibré. Mais à l’œil nu, ces imperfections apportent une sorte d’éclat lumineux, vivant comme le graveur lui-même. C’est ça qui fait le beau. » Cette beauté unique, née de la volonté d’artisans passionnés, explique la différence de prix entre une montre dotée d’une âme et une pièce presque parfaite fabriquée en grande série.

 

(*) Caroline Sermier, Giulio Papi: Finitions & déco­rations horlogères haut de gamme, Ed. Audemars Piguet, 128 p. 90 CHF. Commande: caroline.sermier(at)audemarspiguet.com