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Ulysse Nardin: chat échaudé...

Ulysse Nardin: chat échaudé...

Auteur: Jean-Philippe Arm

En présentant une montre concept réunissant dix percées techniques originales, Ulysse Nardin prend date. Une manière de faire le point et d’éviter d’entendre plus tard ses concurrents annoncer urbi et orbi des premières mondiales déjà réalisées au Locle. Chat échaudé craignant l’eau froide, Rolf Schnyder a pris cette fois les devants pour présenter les prouesses dont sa marque est capable à des représentants de la presse mondiale et des clients de tous horizons réunis au bord du lac de Neuchâtel. La formule choisie, dans le creux de l’été horloger, devait conjuguer la rigueur de la démonstration et le charme de la garden-party. En matière d’innovation et de recours à de nouveaux matériaux, Ulysse Nardin n’en est pas à son coup d’essai. Elle a même joué les précurseurs, ouvrant avec une discrétion angélique une voie aujourd’hui suivie par les gros bras de l’horlogerie. Pour mémoire, la première montre dotée d’un échappement en silicium fut le modèle Freak lancé en 2001. En 2002, des prototypes accueillaient les premiers spiraux en diamant, révélant l’élasticité méconnue d’un matériau aux qualités exceptionnelles, mais un peu coûteux. La première montre équipée d’un échappement en diamant était commercialisée en 2005, tandis que, la même année, l’échappement était réalisé en nickel-phosphore (NiP) et en silicium. A chaque fois, le réceptacle de ces innovations a été un modèle Freak, dont on rappellera qu’il n’est pas équipé du traditionnel échappement à ancre suisse, mais d’un échappement profondément original imaginé par Ludwig Oechslin et devenu le Dual Ulysse avec la complicité de l’équipe emmenée par Lucas Humair. L’hyperactivité créatrice de la modeste marque est parfaitement ciblée. Celle qui fut jadis la reine des chronomètres de marine mise aujourd’hui sur l’application de technologies très avancées. La raison en est simple : « Nous ne pouvions pas concurrencer les grandes marques sur le terrain de l’horlogerie traditionnelle, reconnaît son propriétaire et animateur en chef. Elles maîtrisent parfaitement l’usinage des matériaux classiques et sont imbattables sur ce terrain-là. En revanche, nous pouvions nous distinguer et apporter quelque chose de nouveau dans l’horlogerie en explorant des technologies de pointe développées dans d’autres domaines. En trouvant les bons partenaires, avec des investissements mesurés et judicieux, nous pouvions également nous assurer ainsi l’approvisionnement en composants de base, à un moment où cet aspect-là des choses devient crucial…»

Technologies pointues
Ulysse Nardin s’est donné les moyens de ses ambitions en travaillant avec divers instituts spécialisés, en Allemagne et en Suisse, avant de créer en 2006 avec Mimotec (lire Watch Around n° 001) une société commune, Sigatec. Les technologies maîtrisées par cette entité basée à Sion associent la photogravure (LIGA) et la gravure profonde (DRIE) pour produire dans différents matériaux des microcomposants impossibles à réaliser par la voie conventionnelle. La montre concept Innovision réunit dix innovations. Le dénominateur commun de la moitié d’entre elles est la réduction des coefficients de frottements, qui vise évidemment la suppression des points de lubrification, vieux rêve des horlogers. L’échappement Dual Ulysse (2), ainsi qu’un barillet sur roulement à billes (1), répondent à cette exigence depuis 2005, de même désormais que des paliers en silicium (3) qui remplacent les rubis dans la platine. On retrouve le silicium apprêté à différentes sauces, en solo pour le spiral (7) et pour le pont d’échappement (4), associé au nickel dans un pont bi-matières (5) fabriqué pour la première fois en combinant les technologies LIGA et DRIE. Son élasticité fait merveille par ailleurs dans un dispositif antichoc (6) inédit et prometteur. Ici, la combinaison gagnante d’une technologie nouvelle et d’un matériau nouveau réduit les cinq microcomposants de l’amortisseur à un seul élément monolithique. Sigatec a mis au point une nouvelle technique pour fabriquer en une seule pièce des microcomposants jusqu’alors issus de différents éléments réunis par assemblage, une opération toujours délicate. Ainsi, grâce à une attaque de la matière rendue possible par les deux faces, un plateau et sa cheville, associés traditionnellement au terme de multiples opérations, sont réalisés en un monobloc (8). De même pour le bloqueur de l’échappement et son dard (9). Enfin, le nouveau procédé ouvre la voie à la fabrication de mobiles, comme le tandem roue-pignon (10), en une seule pièce, avec des avantages considérables à la clé. Au-delà des subtilités techniques, on comprend aisément que la simplification des opérations supprime des problèmes en amont, tandis que la limitation du nombre de composants élimine en aval des risques d’usure, de fatigue et de dysfonctionnements. Et l’on retiendra aussi que les avancées les plus fécondes ne sont pas forcément celles qui sautent aux yeux du profane. En revanche, quand on touche au cœur même des processus de fabrication avec un saut technologique et qualitatif, il y a fort à parier que les retombées soient nombreuses et durables. Parmi les dix avancées recensées dans Innovision, quelques-unes équipent déjà certains modèles récents, d’autres seront introduites au coup par coup dans des calibres existants ou à venir. Un modèle les réunissant toutes n’est pas à l’ordre du jour. Innovision est bien une montre concept et non le prototype d’un modèle commercialisable, même si elle est déjà convoitée et a fait l’objet de critiques esthétiques, par définition hors de propos. A quand la copie? Tout va très vite aujourd’hui, ce qui justifie une telle démarche : faire le point et prendre date.

Le gratin et le Graal horloger
L’utilisation de nouveaux matériaux par un nombre croissant de marques serait un phénomène de mode si elle se limitait à des préoccupations esthéti­ques ou de pur marketing. Mais ils jouent un rôle décisif dans la quête du Graal horloger: la réalisation de mécanismes sans lubrifiant. Si Ulysse Nardin a lancé le sprint, les ténors sont dans la course et roulent à un train d’enfer. Compétition de haut niveau, où le silicium répond particulièrement aux attentes. Pas étonnant dès lors qu’il tienne la vedette dans les réalisations novatrices de Patek Philippe, associé dans ce contexte, mais en amont, à Rolex et au groupe Swatch: roue d’ancre en 2005 et balancier-spiral Spiromax en 2006. Le silicium a désormais sa place au cœur des mouvements, de Breguet à Frédérique Constant, qui offre aux regards sa roue d’échappement en silicium. Pour la synthèse, Jaeger-LeCoultre s’illustre cette année par son modèle Mas-ter Compressor Extreme LAB, un véritable cocktail de nouveaux matériaux conduisant à la suppression de toute lubrification.