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L’euphorie, le chantier ...

L’euphorie, le chantier ...

Auteur: Jean-Philippe Arm

L’horlogerie suisse est en pleine euphorie. Un bémol toutefois: les délais de livraison suivent la même courbe que celle des chiffres à l’exportation. Pour faire face à la demande, les capacités de production sont insuffisantes. Et du coup les sourires affichés à l’issue des salons du printemps se transforment ici et là en fâcheuses grimaces. Le phénomène était-il prévisible ? Certains l’avaient anticipé. Ceux qui ont choisi de verticaliser leur production se félicitent, mais ils sont rares à avoir pu mener jusqu’au bout leurs ambitions autarci­ques. La très large majorité des acteurs sont dé­pendants d’un vaste réseau aujourd’hui saturé. Et il suffit d’un chaînon manquant… Le plus cruel est certainement d’avoir séduit d’importants clients asiatiques ou américains avec un prototype canon ou une présérie de rêve et d’être dans l’incapacité d’honorer les commandes parce que les fournisseurs ne peuvent plus suivre et repoussent une fois encore leurs délais de livraison. On parle ici de quelques mois; là, mais à mots couverts, de beaucoup plus… Les rumeurs vont bon train et l’on se moque gentiment des chiffres d’affaires proclamés un peu tôt et qui ne sont toujours que de pieux désirs inscrits sur des carnets de commande. Curieusement, les flèches assassines sont cependant plus rares qu’à l’accoutumée, signe indéniable que tout le monde ou presque est dans le même bateau qui, soit dit en passant, tient davantage du paquebot que du rafiot. Signe aussi que tout le monde est touché par la grâce potentielle d’une demande aux volumes exceptionnels. Et chacun de croiser les doigts en espérant que le client final sera patient. La question évidemment sur toutes les lèvres: l’embellie va-t-elle se prolonger? Beaucoup pré­disent déjà, sans faire preuve d’une imagination débordante, le reflux. Ce qui expliquerait la timidité supposée des investisseurs horlogers, qui reste­raient les bras croisés par peur de se retrouver demain avec des infrastructures flambant neuves, mais une crise à la porte.

Tout cela n’est pas sérieux. Il va de soi que cette industrie n’échappera pas à la réalité des cycles, qu’elle connaît bien, et rien ne permet d’exclure une crise internationale majeure qui affecterait l’écono­mie mondiale. Cette platitude enregistrée, il est faux d’imaginer dans ce contexte une quelconque passivité des horlogers suisses. Au contraire, s’il est un secteur qui a beaucoup investi et continue de le faire en pariant sur l’avenir, c’est bien celui-ci. Il suffit d’ailleurs de le parcourir pour constater que l’arc horloger est en réalité un vaste chantier.