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La dictature de la nouveauté…

La dictature de la nouveauté…

Auteur: Jean-Philippe Arm

Comment ça, il n’est pas frais mon poisson! Les poissonniers ne sont pas les seuls à subir le regard mauvais du client suspicieux reprochant au plus sérieux des marchands de lui refiler un produit déjà à l’étal depuis quelques lunes. Les détaillants horlogers vantant les mérites de leur dernière nouveauté entendent aussi cette pénible remarque: «Mais, ma parole, c’est un modèle de l’année dernière!»

La dictature de la nouveauté à tout prix exerce depuis toujours une énorme pression sur les marques horlogères, stimulante pour les créateurs, excitante pour les vendeurs, mais parfois dévastatrice pour la fiabilité des produits mis trop tôt sur le marché, avec l’effet boomerang garanti (si l’on ose dire) du retour courroucé à l’expéditeur.

L’addiction à la nouveauté fait partie d’un jeu accepté ou subi jusqu’ici par tous les protagonistes, pour le bonheur expansif de la branche. Mais les règles sont en train de changer avec un effet pervers à la clé et un paradoxe.

Sans parler du changement de couleur d’un cadran qu’on fait passer pour le renouvellement d’une collection, les vraies percées novatrices sont fatalement l’exception dans la production régulière des «manufactures». Lorsque enfin on en tient une, il faut le faire savoir très vite pour occuper le terrain. Ce n’est qu’un projet? Peu importe, on a des images de synthèse. Et pour diffuser le dossier virtuel complet, une confidence à l’oreille d’un webmaster suffit. L’exclusivité confiée pour 24 heures à un animateur de site rebondit dans les forums et fait le tour du monde. Le modèle existe désormais à l’échelle planétaire. Il sera révélé sous forme de prototype lors d’une preview offerte à des agents exclusifs de marchés-tests, soumis dans la foulée au regard critique de spécialistes, présenté publiquement dans un salon au bout d’un an. Deux ou trois saisons plus tard, étonnez-vous qu’au terme de ce battage, quand il est enfin chez l’horloger-bijoutier, le sentiment de déjà-vu l’emporte chez le client…

Cette frénésie se conçoit pour les montres fashion, mais elle relève du paradoxe pour la haute horlogerie, qui prétend offrir des produits toujours plus performants, dans les matériaux les plus résistants et avec des mécanismes ne méritant une correction qu’en l’an 2100!

Promouvoir des modèles conçus pour défier le temps et craindre qu’en les présentant six mois plus tard ils ne soient déjà obsolètes… Nous pouvons les rassurer, nous parlerons toujours dans ce magazine de ceux qui tiennent vraiment la route, avec le recul nécessaire. Pour nous, le temps est le plus sélectif des juges, et nous entendons ne jamais confondre l’écume et les vagues de fond.