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Quand le moins est vraiment un plus

Quand le moins est vraiment un plus

Auteur: David Chokron

Une structure ultra-allégée, des finitions exceptionnelles, la Tourbillon Volant Poinçon de Genève de Louis Vuitton intègre toutes les forces du squelette contemporain: aérien, graphique, sémantique et intrigant.

La transparence vit un véritable âge d’or. L’horlogerie n’a jamais pensé autant d’approches de la montre squelette. Et comme si cela ne suffisait pas, le boîtier joue les filles de l’air et se dérobe au regard grâce aux matières transparentes. Serait-il possible que le vide soit mieux que le plein? Que l’horlogerie en fasse plus en ayant l’air d’en faire moins? Qu’il n’y ait presque plus rien et que cela soit pour son plus grand bien? Cet état d’esprit ne cesse de se répandre à mesure que les montres à calibres ajourés et à boîtes invisibles se multiplient et surtout, baissent de prix.

Avoir l’air de rien
Paradoxalement, cette régression du visible est le chemin du progrès. Car l’absence de matière n’est pas un manque de substance. La créativité en termes de construction, de décoration, de matériaux profite à plein de l’évanescence ambiante, mise au profit d’une narration par le produit particulièrement sophistiquée. Deux montres sont emblématiques de ce discours. D’un côté, la Tourbillon Volant Poinçon de Genève de Louis Vuitton joue sur la transparence et les angles pour dessiner un squelette aérien et dédié à la marque. Structuré par l’initiale graphique V, son calibre aux finitions extrêmement soignées est un discours en soi. De l’autre, la Hublot Big Bang Unico Sapphire propose un boîtier entièrement transparent, accouplé à un mouvement qui ne l’est pas. Et cela à 50000 CHF… Il s’agit d’une division par 20 du seuil d’accès à la boîte tout saphir. Comment en est-on arrivé à de tels degrés de sophistication? En mettant la technique au service de l’onirique.

Travailler la rondelle
La montre cherche à se faire transparente depuis des lustres. Premier arrêt, les années 1920. On y trouve foison de mouvements squelettes, aux architectures géométriques dans l’esprit Art Déco, abrités dans des boîtiers transparents, en cristal de roche. La technologie de l’époque veut que ces mouvements aient été squelettés, au sens actif du terme. Les horlogers sont partis de calibres existants, pleins et y ont creusé des espaces qui laissent passer la lumière. Second arrêt, les années 1990. Le fond en verre saphir transparent apparu dans les années 1980 commence à se généraliser. Le mouvement mécanique remonte la pente et il faut le montrer, lui et l’absence de pile. Quinting offre dès 2000 un affichage composé de plusieurs disques en saphir superposés, ses modèles présentant l’apparence d’anneaux de métal entourant un vide central. Douze années plus tard, Cartier a réussi à produire son architecture de calibres à fenêtre centrale. Les Heures Mystérieuses sont une translation au format de poignet des affichages en lévitation que la marque utilisait pour ses pendules.

Faire dans la dentelle
Le squelettage est un art ancien, revenu au premier plan de l’horlogerie dans un mouvement de fond d’une incroyable puissance vers 2013-2014. Avant cela, le squelette avait déjà renforcé l’identité de deux marques. Richard Mille a toujours utilisé des structures allégées comme outil technique et sémantique. Elles diminuent effectivement le poids des montres en retirant de la matière. Surtout, elles racontent une histoire forte, en l’occurrence de sports mécaniques. Même réflexion pour Roger Dubuis qui a imaginé des structures de mouvements en squelettes de toutes formes, en particulier des étoiles, avec des ponts ultra-fins. Grâce à ces précurseurs, le mouvement est passé d’un ensemble plat et plein à un écheveau léger et permettant d’écrire une histoire! Le basculement a entraîné avec lui la fabrication des calibres. Le squelette a cessé d’être une soustraction. Au lieu de déshabiller des mouvements, on les a construits presque nus, n’en retenant qu’une expression graphique et structurelle. D’un travail d’horloger à ­l’établi, il est devenu un sujet de conception, architectural, un espace de création pur.

Laisser sa marque
Après avoir acheté Roger Dubuis, le groupe Richemont s’est appuyé sur ses savoir-faire et Cartier en a largement profité. La marque a su injecter ses codes identitaires dans ses calibres. La grille qui structure ces mouvements est un squelette qui dessine III, VI, IX et XII. En effet, le vide ne se remplit pas comme ça. Il faut lui donner une consistance et c’est là que la géométrie entre en jeu. Elle peut être classique et suivre les lignes infléchies des mouvements à l’ancienne, avec un grand pont de rouage en virgule. Mais les squelettages peuvent également véhiculer de la radicalité, de l’angle, des lignes viriles. On sait désormais leur faire tout dire.

Tenir sur le fil
Tous les degrés de squelettage coexistent. De quelques percements ici et là, sur la platine et au-dessus du balancier pour faire un cœur ouvert, on passe au moucharabieh. Les ouvertures se font de plus en plus étendues pour enfin atteindre les limites de la solidité. Quand on regarde la Tourbillon Volant Poinçon de Genève de Louis Vuitton, on se demande comment elle tient. Surtout qu’en y regardant bien, les parties hautes et basses du mouvement n’ont l’air reliées… que par un rouage. La magie opère, l’horlogerie transparente de Louis Vuitton est un tour de prestidigitation où l’hyper-légèreté de la construction se cumule à l’impact graphique de la structure. Car le tout n’est pas de retirer de la matière, il faut injecter du sens. Esthétiquement, le choix est cornélien. Jusqu’où faut-il aller dans le squelettage et l’ouverture? C’est le risque essentiel que courent les montres à platine en saphir. A défaut de squelettage, on fait disparaître la matière par transparence à l’intérieur même du mouvement. Car à trop en retirer, on finit par ne rien laisser sinon une apparence fade.

Jouer sur les styles
Puisque le mouvement est réduit à l’essentiel, il a besoin d’une accroche à la lumière, d’une texture qui renforce sa présence, c’est-à-dire de finitions. Ainsi, la transparence a du bon seulement si elle porte beau. La multiplication des angles et surfaces rend les finitions d’autant plus importantes qu’elles sont réduites à la portion congrue. Sur ce terrain, deux approches s’affrontent. La première est traditionnelle et traite le mouvement squelette comme le joyau qu’il a été pendant des décennies. Manifestation classique, la gravure des squelettes telle que la pratique par exemple Vacheron Constantin avec ses Mécaniques Ajourées est emblématique d’un traitement à l’ancienne où le métal est orné et décoré de feuilles d’acanthe. A l’autre extrême du spectre de la modernité, les structures très géométriques des ponts chez Louis Vuitton appelle un autre état de surface. Là, c’est le satinage qui règne en maître. Etirées, les pièces du mouvement renforcent les lignes du squelette. Elles font se joindre fond et forme dans une symbiose qui caractérise les designs bien faits.

Agrandir les baies vitrées
Une fois jouée la transparence à l’intérieur des boîtes, il reste à travailler l’enveloppe. Dans ce domaine, les curseurs bougent à toute vitesse. Après le fond, ce furent les flancs qui se firent saphir. Mais une fois la performance passée, on ne retire pas grand-chose de la vue latérale sur le mouvement. Il n’y a presque rien à voir à cet endroit, sauf quand Ferdinand Berthoud y loge une chaîne et fusée. Car n’oublions pas qu’il s’agit d’un spectacle. Il manquait une performance ultra-théâtrale, une mise en scène radicale et c’est Richard Mille qui l’a créée. La marque a en effet logé son calibre à tourbillon, rattrapante et indicateur de couple, son fleuron, dans le boîtier totalement en saphir de sa RM 056. Quand on sait la complexité des formes de ces boîtes et la difficulté à usiner, percer et polir le saphir, on comprend les chiffres avancés par la marque: 1000 heures d’usinage, facturées au prix fort, mais c’est le privilège des pionniers. C’est aussi leur lot commun que de se voir copiés.

Ne pas perdre la tête
Car malgré toutes leurs vertus, les montres translucides et transparentes sont soumises à de véritables envolées tarifaires. Sur les mouvements squelettes, il y en a pour tous les goûts et les marques respectent leur échelle de prix. Mais pour les boîtiers saphir, la folie guette. Richard Mille avait mis la barre très haut avec trois modèles, tous au-delà du million. Mais la marque est coutumière de ces chiffres astronomiques. Ceux qui lui ont emboîté le pas ont plus de mal. H. Moser & Cie n’a toujours pas écoulé auprès d’un client final sa Pièce Unique, tarifée autour de 1000000 €. Rebellion peine encore plus avec sa Magnum 540 Grand Tourbillon Saphir, facturée 1,6 million de CHF. A tel point que le nouveau PDG envisage de la vendre en couple avec une… voiture de course de type Endurance.

Problème supplémentaire, la barre vient de descendre d’un cran avec Hublot. D’abord avec une version tout saphir de la MP-05 LaFerrari à tourbillon vertical et 50 jours de marche, la marque facture une boîte toute transparente environ 67% et 200000 CHF de plus qu’une boîte titane, contre une hausse de 90% et… 670000 € chez Richard Mille en 2012. Et surtout, elle propose une Big Bang Unico toute transparente autour de 50000 CHF. Le seuil de prix est totalement redéfini. Une première approche économique avait été effectuée par BRM et sa V6-44-MK avec boîtier en makrolon, un plastique dur translucide (WA020). Mais les performances et surtout la valeur symbolique de la pierre précieuse saphir n’y étaient pas.

L’extrême exclusivité des squelettes et des boîtes saphir a, comme tant d’autres, vécu. La démocratisation et l’accélération de la diffusion des techniques en horlogerie ne cessent de bouleverser l’offre.