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Comment se faire un double prénom

Comment se faire un double prénom

Auteur: Pierre Thomas

De droite à gauche: Pierre, Pierre Thomas et Thomas.

Qui n’a pas rêvé d’avoir son patronyme au poignet? Ce que permet le private label et la célébrité dans la mode ou les arts peut aussi arriver par hasard. Ou quand un vrai Pierre Thomas rencontre un Pierre et un Thomas labellisés.

Tapez Pierre Thomas sur Google. Le moteur de recherche vous aiguille en 0,12 secondes sur «Thomasvino-Pierre Thomas-Vins et gastronomie», en tête de près de 9 millions d’occurrences. Suit un footballeur américain, au club des Saints de New Orleans. Puis un ermite de Port-Royal, mort en 1698. Et encore un patriarche de Constantinople, participant à la croisade d’Alexandrie, ou un prêtre-martyr, décapité sous la Terreur, tous trois pensionnaires ad aeternam de Wikipedia. Ensuite, «Swiss Time – Pierre Thomas – Pierre Thomas SA». Passés le sportif et les personnages historiques ad patres, quelle est la parenté entre un coup de fourchette et un garde-temps? Le net n’est pas un arbre généalogique… Le vrai Pierre Thomas est donc allé au-delà de l’écran rencontrer ce qui se cache derrière une raison sociale.

Discrétion
Ce matin d’hiver, ils sont deux à me recevoir à La Chaux-de-Fonds. «On aurait pu se nommer Thomas Pierre, mais ça sonnait moins bien à l’oreille», dit poliment Pierre Galli. Ce cadranier quinquagénaire fait la paire avec Thomas Engeler, quadra actif dans la fine horlogerie. Pierre, Tessinois de lointaine origine, raconte sa vie de passionné avec un solide accent chaux-de-fonnier, tandis que Thomas précise les détails, avec une pointe made in Geneva. Ils ont dix ans de différence, mais se sont retrouvés sur un beau projet: avoir leur propre marque d’horlogerie. En toute discrétion: «C’est aussi pour cela que nous avons choisi nos prénoms comme emblème.»

L’idée, ils la partagent entièrement. Qu’est-ce qui revient à Pierre, qu’est-ce qui est à Thomas? «Du 50/50», répondent-ils d’une seule voix. Mais tout de même, s’il n’y avait pas eu ces mouvements au fond d’un carton poussiéreux, rien n’aurait démarré. Un retraité a donné à Pierre ce précieux rebut d’ébauches Robert. Elles datent du XIXe siècle, d’avant la Fabrique d’Horlogerie de Fontainemelon (FHF), fondée dans les années 1870. Comment en être sûr? Thomas montre le poinçon gravé dans le laiton, qui les authentifie, une pomme transpercée par une flèche pointue empennée de plumes.

Une fois démontés, anglés, polis, puis terminés, les 140 mouvements hérités du passé n’en font plus qu’une centaine. Tous les éléments n’ont pas pu être utilisés, car les exigences et les tolérances sont plus sévères aujourd’hui. La dimension des mouvements d’origine, des «19 lignes» ce qui correspond à un diamètre 42,85 mm, laissait de l’espace pour une petite seconde à 6 h ou à 9 h, plus tard un tourbillon, placé à 8 h. Au total, une cinquantaine de nouveaux composants ont été ajoutés à chaque mouvement. «On a rénové et complété le produit de base, commentent les deux artisans. Tout est fait en Suisse, à 100%. Et l’on est artisanal à 200%.»

Quel a été le ressort du duo? «Nous sommes deux indépendants et n’avons pas besoin de ça pour vivre, mais nous sommes des passionnés et il y avait là un joli challenge à relever et à partager.» La société a été créée en mars 2010 juste avant Baselworld, avec un atelier et des machines au Crêt-du-Locle et un pied-à-terre à Genève, où un maître horloger assemble et termine les pièces. Après un beau parcours chez les grands noms genevois, Thomas Engeler anime son propre bureau de conception et de réalisations horlogères, à Genève. Depuis 15 ans, Pierre Galli est un discret cadranier, spécialisé dans la nacre. Il emploie huit personnes à La Chaux-de-Fonds. «On est né avec les cadrans et on a l’amour des belles pièces.» D’où cette nacre noire, ces éléments «maison» découpés dans des coquillages, pêchés au Vietnam, ou dans des météorites, ramenées des Etats-Unis.

Un tourbillon de taille
Les oldtimers remis au goût du jour jouent sur la mode du grand gabarit. Chaque pièce pèse son pesant… d’or: 125 grammes, avec le fermoir et le bracelet, dont 90 grammes pour la seule boîte. «On a fait un gros effort esthétique pour affiner l’ensemble. J’aime la montre sobre, dit Thomas, le bijou qui donne l’heure, et pas l’usine à gaz au poignet.» De la boîte cambrée pour épouser le poignet aux index, la pièce joue la carte de la plus grande sobriété. Seul le remontoir, taillé à facettes dans la nacre, paraît un peu plus extravagant. Le tourbillon , «le plus gros du monde», est «aérien» et particulièrement visible sous sa lunette. La mécanique est à remontage manuel, avec une réserve de marche de deux jours et demi. Délicate? «Aussi solide et fiable qu’un vieux moteur de tracteur», assure Thomas.

Quelques tourbillons ont été montés. A 115000 francs, «il reste concurrentiel, quand on sait qu’il nous a fallu cinq ans d’études pour le mettre au point.» Les montres avec petite seconde à 6 ou 9 h, sont à 29000 francs, avec des finitions au gré du client: «On peut tout faire sur le cadran et même de la peinture à la main», relève fièrement Pierre. Les deux artisans songent déjà à un modèle plus léger, noir mat en carbone revêtu de PVD. Voire à des calibres plus petits. «On vient nous voir avec d’anciens mouvements miraculeusement retrouvés».