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Un toast aux cousins germains

Un toast aux cousins germains

Auteur: Jean-Philippe Arm

La première collection de A. Lange & Söhne présentée à Dresde en octobre 2004 comprenait 4 modèles. Celle qui eut le plus d’impact fut la Lange 1 pour son design original et son innovante grande date.

Quand A. Lange & Söhne fête les 20 ans de la première collection de sa nouvelle vie, c’est le moment en Suisse aussi de porter un toast aux cousins germains. Et de saluer l’impressionnante résurrection de l’horlogerie saxonne, ses liens étroits avec l’arc jurassien et des ambitions qualitatives communes. Pour avoir séjourné à huit reprises à Dresde et dans la région de Glashütte, suivi d’assez près cette incroyable métamorphose en terre de l’ex-RDA, quelques flashes reviennent forcément à l’esprit et jalonnent cette fulgurante trajectoire. Car vingt ans, c’est court, quand on part, non pas vraiment de rien, mais de plus grand-chose.

En 1994, il n’y avait guère que nos excellents confrères allemands pour se pencher sur le berceau. Ailleurs, on eût été bien en peine de situer Glashütte sur la carte. Dresde, bien sûr, qui en avait été presque rayée sous les bombardements de février 1945. La photo de la présentation des quatre modèles célébrant le redémarrage de la marque un demi-siècle plus tard est d’ailleurs émouvante, avec en arrière fond la vieille ville dans des couleurs sombres. Depuis ce premier lancement, les façades ont été ravalées, repeintes, des quartiers reconstruits en s’inspirant du passé, la ville a pris des couleurs. L’atmosphère assez lourde du début des années 1990, où ce passé si présent nouait l’estomac, s’est complètement allégée. A mi-chemin entre Prague et Berlin, Dresde fait désormais plus envie que pitié, avec son dynamisme, sa jeunesse, ses activités économiques et culturelles, son ambiance particulière; elle est devenue une destination touristique prisée. Cette évolution colle parfaitement, en filigrane, avec l’essor spectaculaire de l’horlogerie à Glashütte (lire aussi WA012).

En avril 1995, les passionnés suisses découvraient, dans un magazine dont nous avions la charge, l’existence de cette vallée de Glashütte si ressemblante à celles de la chaine du Jura et où était en train de renaître une horlogerie de qualité. A l’automne, puis un an plus tard, Philippe Dufour enthousiasmé par les pièces qu’il avait eu entre les mains tentait de convaincre les membres du jury qu’il présidait, celui de la Montre de l’Année de Montres Passion, d’attribuer un prix à A. Lange & Söhne; mais en vain, car le règlement limitait le choix des papables aux seuls produits Swiss made. Il a fallu le changer pour qu’en 1997 un Prix Spécial du Jury soit attribué à la marque allemande pour sa première montre automatique. La Langematik était dotée une innovation intéressante: la remise à zéro de l’aiguille des seconde à chaque réglage de l’heure. Au troisième top, il sera exactement…

Günter Blümlein reçut ce prix à Lausanne lors d’une cérémonie restée dans la mémoire de tous ceux qui y ont assisté, tant l’émotion fut forte. La carapace du sévère patron allemand s’était liquéfiée. Le nouvel envol qualitatif d’A. Lange & Söhne était son œuvre, et obtenait là une reconnaissance quasi officielle au pays de l’horlogerie. Et c’est toute une histoire personnelle, collective et celle aussi d’un pays qui remontait d’un coup à la surface. Lui-même pilotait alors LMH (Les Manufactures Horlogères) qui appartenaient à Mannesmann et réunissaient IWC (100%), Jaeger-LeCoultre (60%, le solde en mains d’Audemars Piguet), et Lange Uhren (90%). Sous sa houlette, les échanges furent intenses entre les trois entités, formidable accélérateur dont profita largement la petite dernière. Décédé en 2001, un an à peine après le rachat des trois marques par Richemont, le grand bonhomme est toujours présent à Glashütte, une saisissante sculpture en pied honorant sa mémoire dans le bâtiment principal, tandis qu’au Sentier, une place lui était dédiée chez Jaeger-LeCoultre avant d’être occupée par la dernière extension de la manufacture.

Le vingtième anniversaire de la première collection est celui d’abord du modèle emblématique Lange 1, avec son cadran décentré et sa fameuse grande date qui allait stimuler tant de marques. Au design original du cadran s’ajoutait une qualité exceptionnelle de la décoration du mouvement, qui s’est imposée comme une signature jamais été prise en défaut. Même par les obsédés de la macrophotographie.

En visitant la première fois les ateliers de Glashütte, on imaginait une extrême rigueur, une étouffante discipline, et l’on découvrit une atmosphère plus proche des créateurs indépendants que des grandes unités productivistes. Les clichés volèrent en éclats. Surprenant tout de même, l’absence de cloches en verre pour préserver de la poussière les mouvements en attente entre deux interventions. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Swiss made ou Saxon made, les standards et les pratiques sont désormais joliment similaires. Ce qui n’a pas changé en revanche c’est la touchante simplicité et modestie des équipes en place, leur manière d’être, de communiquer ou de célébrer.

Invité pour le 165e anniversaire (oui 165, curieusement, ce n’est pas une faute de frappe…) de la fondation d’une entreprise horlogère par Ferdinand Adolphe Lange, nous gardons le souvenir d’une fête n’ayant rien à voir avec les fastes commémoratifs des marques suisses: un grand repas de famille, avec des cousins, des proches venus de l’industrie ou de l’université raconter spontanément leurs souvenirs et partager leurs émotions entre la poire et le fromage.

A travers une infinité de détails et en dépit de l’uniformisation accélérée des pratiques observées dans l’industrie, parallèlement aux concentrations, les cousins germains cultivent toujours leur différence. Et c’est bien ainsi.