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Sébastien Perret: le design en coulisses

Sébastien Perret: le design en coulisses

Auteur: Louis Nardin

Tout comme la mode ou l’architecture, l’horlogerie produit ses propres artistes stars. Mais contrairement aux têtes d’affiche déclarées, certains designers préfèrent l’ombre et optent pour la discrétion la plus complète. A Neuchâtel, le bureau Etude de Style officie toujours en coulisses. C’est le parti pris de son fondateur Sébastien Perret. La quarantaine élancée, il ricoche silencieusement de bureau en bureau dans cet ancien atelier d’usine réhabilité en open space voué désormais à la création. Au sol et avant d’arriver là où tout se passe, une inscription « Zone de confidentialité » protège symboliquement les secrets de cet incubateur à idées.

Briller dans l’ombre
Sébastien Perret affiche une discrétion qui tranche avec la taille de son portefeuille de clients. Après un an dans ses nouveaux locaux, une vingtaine de marques font confiance à son bureau de design Etude de Style, EDS dans le milieu. Et pas des moindres. De Tissot à Audemars Piguet en passant par Mido, Bell & Ross, Ebel, HYT, Harry Winston ou Fabergé, Sébastien Perret s’enorgueillit d’aider à réaliser des montres à quartz de 120 francs jusqu’à des grandes complications dépassant les 700 000 francs. Sa recette ? « Je n’aime pas occuper le devant de la scène et me tiens volontairement à l’écart du strass et des paillettes du monde horloger. J’ai donc développé Etude de Style en me basant sur de longues relations de travail qui s’enrichissent au fil du temps, un devoir de qualité, la discrétion et des prix corrects. Cette façon de faire correspond aussi à mon histoire personnelle, puisque j’ai grandi au cœur de la sous-traitance horlogère. »

Entreprises familiales
Né le jour de Noël 1974 – ce qui lui vaudra plusieurs « oublis » de cadeaux de la part de ses proches – Sébastien Perret est plongé dès la naissance dans l’ambiance industrielle horlogère. Son père, Blaise, a la fibre entrepreneuriale suffisamment solide pour avoir développé plusieurs sociétés actives principalement dans l’habillage et le traitement de surface. Le fils grandit dans ce milieu des coulisses de marques auquel il s’attache et qu’il respecte. « Ce tissu à cheval entre l’artisanat et l’industrie nourrit tout le microcosme horloger. J’ai beaucoup appris sur les processus de production, les relations de travail et son importance générale en observant mon père et en m’impliquant moi aussi. » Ironie du sort, Blaise Perret travaille désormais avec Sébastien en tant que gestionnaire des finances et conseiller. « Etude de Style emploie aujourd’hui 12 personnes contre 5 en moyenne jusqu’en 2011, dit Sébastien Perret. Mon père m’épaule, lui qui a plus de 40 ans d’expérience dans le milieu et a piloté des entreprises allant jusqu’à 200 personnes. Je lui fais totalement confiance. » Cette entente comble Sébastien Perret car les questions les plus confidentielles ne dépassent ainsi jamais le cadre familial.

Créer et concevoir
Le design horloger s’est très vite imposé comme une certitude pour Sébastien Perret. Pour y percer, il choisit d’abord une formation de bijoutier car la phase de création artistique est immédiatement suivie par celle de la fabrication de l’objet. Il estime essentiel ce lien direct entre une idée et sa matérialisation. Après une année préparatoire à l’Académie de Meuron à Neuchâtel, Sébastien Perret entre à l’Ecole d’arts appliqués de La Chaux-de-Fonds, à qui l’horlogerie doit beaucoup de ses artisans hors pair d’hier et d’aujourd’hui. Ce sera pour lui l’occasion de faire, entre autres, la connaissance de Guillaume Tripet, alors étudiant en gravure et qui prendra plus tard des responsabilités importantes dans diverses marques horlogères. Aujourd’hui, leurs bureaux sont voisins chez EDS. Ensemble, ils offrent des services de gestion de projets.

La vingtaine passée, Sébastien Perret avait lancé sa propre marque de bijoux tout en apprivoisant en mode autodidacte les logiciels de dessin. Un emploi à temps partiel chez son père lui permettait de payer les factures courantes. Mais l’équilibre demandait trop d’efforts pour être maintenu. C’est alors qu’il a fondé « Etude de Style » en référence au nom donné aux recherches esthétiques menées par les designers automobiles dans les années 1960-1970 et parce qu’il voulait un nom résolument francophone.

Atypiques et motards
Sébastien Perret aborde chaque projet en s’imprégnant totalement de l’identité de la marque, cartographiant sa présence sur les marchés, son positionnement. « Il s’agit de déterminer un périmètre au sein duquel des idées peuvent émerger et grandir. » Suit l’analyse des tendances, la recherche des influences, des modes, pour donner son style au produit. « A chaque fois, nous travaillons à trois ou quatre sur chaque projet car cela enrichit les échanges, fait naître des idées et le résultat en est d’autant meilleur. J’ai construit mon équipe dans ce but, et en réunissant des personnalités particulièrement fortes et atypiques avec par exemple des fans de jeux vidéo et même un membre des Rambling Wheels – un groupe de rock d’envergure nationale. Etude de Style tient aussi du club de motards car près de la moitié de l’équipe possède une moto. In fine, mon rôle consiste à garder une vision globale de chaque projet, et d’encourager ces discussions pour dégager la meilleure option. Je revendique une dimension artisanale du design, qui nous met au même niveau que tous les autres sous-traitants. »

La formule fonctionne particulièrement bien puisqu’EDS a remporté cinq concours dont un du public. Ce dernier a eu passablement d’écho étant donné qu’il engageait le vote d’internautes, à l’initiative de Mido. La marque invitait trois designers à imaginer un modèle en s’inspirant de la vénérable horloge londonienne Big Ben. Dans un autre registre, Etude de Style a aussi habillé plusieurs lauréates du Grand prix d’horlogerie de Genève : la HYT H1 Black DLC en 2012, la Margot de Christophe Claret en 2014, et la Lady Compliquée Peacock de Fabergé en 2015.

Société de services
Sébastien Perret vit du design horloger – qu’il baptise volontiers « micro design » pour la très petite échelle à laquelle tout se passe – mais veille à maintenir et à développer un faisceau de compétences et de services complémentaires. Conscient de pratiquer un métier artisanal, il ne refuse pas l’innovation technologique, au contraire ! « 80 % de nos mandats consistent à assurer la création d’une montre des premiers croquis jusqu’à sa réalisation finale. Cette polyvalence compte énormément pour s’assurer du résultat. Elle nous a aussi permis de développer d’autres services. Grâce à nos compétences en termes de création assistée par ordinateur, nous pouvons retravailler les fichiers initiaux pour créer des films d’animations et des images de synthèse qui seront ensuite utilisés comme matériel de communication par exemple. Nous avons aussi investi près de 120 000 francs dans une imprimante 3D pour fabriquer des prototypes, des posages ou encore des éléments de protection pour nos clients. Toutefois, et même si l’horlogerie nous prend tout notre temps, nous travaillons à développer de nouvelles activités dans le domaine du médical et du mobilier par exemple. »

Liberté absolue
Voyageur bohème – il aime passer d’une pension à l’autre au bout du monde avec un simple sac sur le dos – et fin gourmet – il adore autant déguster que cuisiner –, ce mari et père d’une petite fille n’a qu’un rêve : garder son indépendance. « Je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas mieux que de travailler ainsi pour gagner sa vie en toute liberté. Bien sûr que ce peut être flippant et pénible. Mais dans un monde où nous sommes de plus en plus contrôlés et surveillés, c’est l’un des derniers espaces que l’on peut maîtriser sans aucune influence extérieure. » N’aviez-vous donc jamais entendu parler de l’esprit libertaire qui souffle depuis toujours le long de l’Arc horloger jurassien?