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L’importance du toucher

L’importance du toucher

Le toucher, premier sens développé par le fœtus après six semaines de vie seulement, joue un rôle central, bien que largement sous-estimé, dans l’appréciation de la beauté et de la valeur d’une montre. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Pour l’anecdote, certains patrons horlogers avaient coutume de fermer les yeux pour caresser la boîte d’une nouvelle pièce avant de pousser plus loin leur analyse, ou de s’arrêter net et de renvoyer les équipes à leurs études. Cette culture du ressenti tactile s’est émoussée au fil du temps. La faute peut-être à la croissance prodigieuse qu’a connue l’industrie des montres durant ces vingt dernières années, un succès bâti grâce à des centaines de nouveaux travailleurs souvent peu au fait de ces questions. Et la finance a aussi joué un rôle. Prendre le temps de gommer les arêtes incommodes, d’adoucir la transition d’une lunette à une carrure ou de rendre une texture réellement douce et soyeuse est question d’éducation certes, mais de prix aussi. Comme pour les métiers d’art, la pression sur les coûts continue de peser, pour gratter des centimes sur des passages d’outils, économiser sur des anglages et des terminaisons. Si fait que les montres réellement agréables au toucher représentent aujourd’hui une minorité. Or l’impact d’une forme délicate sous les doigts renforce nettement l’attractivité du produit. En effet, le toucher est une arme de séduction aussi discrète qu’efficace.

90 % de la valeur perçue
« Le toucher est un sens éminemment intuitif et qui évolue avec l’âge, explique Dominique Lavaur, fondateur du bureau d’études et atelier Le toucher minuscule. Tout le talent des concepteurs d’objets tient dans leur capacité à capitaliser sur ce sens pour créer de l’émotion. En effet, le toucher a une forte influence sur l’être humain car il participe à établir ce qu’on appelle l’estime, soit l’imaginaire développé autour d’un produit. »

L’importance du toucher est donc loin d’être négligeable dans sa capacité à rassurer, en faisant appel à ses souvenirs, et à séduire, en créant une sensation agréable. Plus que cela, il fait totalement partie de la chaîne de création de valeur et joue un rôle premier dans la compréhension que l’on peut avoir de l’objet. « Pour les horlogers, l’enjeu consiste à créer la confiance qui se base sur des éléments concrets de fonctionnalité et de confort, et sur des facteurs plus irrationnels, qui peuvent être amenés par le toucher. »

Le luxe léger
Il est intéressant de constater que lorsqu’il entre en contact avec un objet, l’être humain est d’abord réceptif à sa masse volumique et à sa température. Si cette dernière compte peu pour une montre, l’équivalence masse-valeur prend, elle, tout son sens. L’or, mais surtout le platine, pèsent plus que les autres métaux, « prouvant » ainsi leur valeur par leur poids. C’est justement un code presque reptilien que se sont engagés à briser quelques horlogers avec en tête de peloton Richard Mille qui a imaginé et gagné une nouvelle croisade en faveur de l’ultra-légèreté. Largement commenté au début, ce parti pris ne choque plus aujourd’hui et le titane, lui aussi très léger, est monté en puissance dans toutes les catégories de prix. Jean-Claude Biver, CEO de TAG Heuer et Président de la division horlogère de LVMH, ne jure d’ailleurs que par lui pour les modèles connectés de sa marque positionnée en milieu de gamme.

Douces sculptures
Virtuose du classicisme contemporain, Laurent Ferrier, styliste horloger s’il en est, postule que la grâce tactile d’une montre fait partie intégrante de son aura. « Il s’agit plus ici de sculpture où les formes douces doivent prédominer. » Et de regretter l’évolution des outils de fabrication actuels comme les burins diamantés qui, pour aussi performants et précis qu’ils soient, produisent des pièces aux arêtes tellement tranchantes qu’elles doivent être reprises.

« Avec l’expérience (Laurent Ferrier a travaillé 37 ans chez Patek Philippe avant de créer sa propre marque en 2010) mon regard s’est transformé pour prévoir immédiatement l’effet qu’aura une courbe sous les doigts. Une sorte d’instinct s’est développé qui permet de dessiner assez rapidement une esquisse réaliste. » Sa maîtrise des formes sensibles fait mouche, auprès des femmes en particulier, qui chipent très volontiers la Laurent Ferrier de leur homme.

Réhabiliter le toucher
Pas assez ou mal considérée aujourd’hui, la dimension tactile d’une montre devrait ce second rôle au pouvoir gagné par l’image. « Ces cinquante dernières années, plusieurs industries ont focalisé leurs efforts sur l’aspect visuel de leurs produits, analyse Dominique Lavaur. Ces images sont comme autant de promesses très qualitatives qu’il s’agit ensuite de tenir dans la réalité. Mais l’écart entre ce qui est promis et délivré se creuse toujours plus, trompant ainsi la confiance du public. Ceci a conduit à la création d’un univers d’illusions qui peut être remis en question uniquement lorsque l’objet devient palpable. Pour les horlogers, la tâche consiste donc aujourd’hui à recréer une cohérence entre les différentes identités d’un produit en fonction des sens. »

La tâche de réhabilitation du toucher commence naturellement par le confort et l’ergonomie. En faisant en sorte que la montre reste bien en place sur le poignet et que rien ne vienne le blesser, une étape importante est franchie. Aussi évident que cela puisse paraître, les protocoles en place se limitent souvent à des questions de respect des normes liées à la santé. Quelques noms se distinguent pourtant, comme Rolex dont tout un département se consacre uniquement aux questions de confort au porter et d’utilisation.

Les gestes d’avenir
La notion de toucher appelle naturellement celle des gestes associés à l’utilisation des montres. Et dans ce registre les horlogers disposent aussi de champs d’exploration peut-être sous-exploités. Il y a bien sûr les boutons-poussoirs comme ceux du chronographe qui créent une interaction plus ou moins agréable entre l’utilisateur et sa montre. La manipulation de la couronne fait ressentir elle la résistance et la délicatesse du mécanisme. Avec la Reverso de Jaeger-LeCoultre, il y a le geste pour faire pivoter le boîtier sur lui-même, une signature sous forme de rituel. Urwerk pour sa part a inventé son propre registre avec, dans le cas de l’EMC, le fait d’agir sur la performance de la montre grâce au système de mesure électronique rechargeable à l’aide d’une manivelle intégrée.

Mais est-ce que l’importance du toucher ne sera pas pleinement réhabilitée sous la pression des « pires » ennemis des montres traditionnelles d’aujourd’hui : les appareils électroniques et leurs écrans tactiles en particulier ? « Ces nouveaux appareils élargissent les champs des interactions possibles, explique Patrice Duchemin, sociologue de la consommation. Ils enrichissent l’expérience d’usage en s’animant quand on les touche, ce qui les fait exister, vivre aux yeux de l’utilisateur. Il s’installe un dialogue plus riche et nourri, contrôlé par les gestes essentiellement. Outre ce pouvoir, le geste confère un peu de magie à ces objets qui obéissent littéralement au doigt si ce n’est à l’œil. Les horlogers devraient donc s’atteler à renforcer la charge émotionnelle des montres à travers des gestes nouveaux et particuliers pour établir une distinction claire avec ces objets électroniques. »

Quelques initiatives récentes sont allées dans ce sens, à l’instar de la marque de Grisogono lors du dernier salon Baselworld avec son interprétation de la Gear S2 de Samsung où une lunette sertie permet de sélectionner les fonctions. Cette approche correspond d’ailleurs bien à la philosophie d’Yves Béhar, designer industriel reconnu et spécialiste des objets connectés. Co-inventeur, par exemple, du bracelet Jawbone et sollicité pour redessiner la Museum Watch de Movado devenue la Movado Edge sous son crayon, il milite pour une approche où le meilleur des deux univers se rejoindrait. Le toucher et les gestes qui lui sont associés pourraient ainsi devenir des sources d’inspiration précieuses pour intensifier et enchanter davantage le lien entre un porteur et sa montre.