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L’horlogerie au berceau du progrès

L’horlogerie au berceau du progrès

Auteur: Olivier Müller

Au XVIe siècle, le progrès n’existait pas. Aberration historique? Pas vraiment: l’évolution des sciences, des arts et des techniques était bien engagée depuis que l’homme était homme, mais la notion de progrès, telle que nous l’entendons aujourd’hui, n’existait pas encore. C’est à partir de 1680 que le «progrès» moderne se conceptualise, se définit.

Cette date n’est pas une rupture nette. C’est le début d’une longue réflexion sur ce que l’on peut appeler – ou non – un progrès. Car la notion est fugace, par nature évolutive. Aussi, pour mieux l’appréhender, use-t-on volontiers de la métaphore. Laquelle? L’horlogerie! Voilà deux univers concomitants, tous deux en pleine expansion à la fin du XVIle siècle. A tel point qu’ils vont largement se recouper.

Quand la sémantique s’empare du progrès
Le choix de l’horlogerie pour définir le progrès n’a rien d’anodin. A vrai dire, l’horlogerie est à l’époque une science qui avance bien plus vite que les tentatives de définition du «progrès». Harrison est par exemple à l’apogée de ses travaux sur la longitude quand l’Encyclopédie de Diderot n’en est encore qu’à voir dans le progrès un «mouvement en avant». C’est dire le décalage!

Pourtant, de nombreux penseurs avaient déjà fait le parallèle entre les deux. Thomas More convoque ainsi une vision mécaniste de son «Utopie». Descartes reprendra cette vision et comparera Dieu au «grand horloger de l’univers», le créateur d’une «mécanique». La métaphore horlogère était partout palpable. Elle est d’ailleurs toujours filée de nos jours, avec un Marouby qui évoque un monde où il n’y aurait «plus de jeu» dans la «machine sociale».

En s’arrimant à la science horlogère, historiens et penseurs vont donc se mettre à disposition un modèle mécanique qui leur facilitera la définition du progrès. A la même époque, Kant aurait dit que l’horlogerie est une catégorie dont la raison s’empare pour appréhender le progrès. Progressivement, on établit des critères réputés indiscutables suivant lesquels un acte ou une pensée sont un progrès.

Vers la définition moderne du progrès
Dès le début, ce qui apparaît le plus évident est que le progrès doit être une rupture positive. Traduction: le progrès doit produire un solde positif net par rapport à un état antérieur. Ce premier pan de définition est essentiel: il permettra de faire la différence entre simple progression et véritable progrès.

Dans le courant humaniste qui traverse ce siècle des Lumières apparaît une seconde notion attachée au progrès: l’utilité. Le progrès doit pouvoir apporter un bénéfice à l’homme. On s’en doute, cette idée sera la plus débattue. Par exemple, en ces temps de commerce triangulaire, même les esprits les plus éclairés défendaient l’utilité de l’esclavagisme. Et pourtant, nul ne peut soutenir aujourd’hui qu’il s’agissait là d’un progrès bénéfique à l’humanité. Le bénéfice est, plus qu’aucun autre, un critère déterminant du progrès.

Cette conception bénéfique du progrès fut rapidement complétée par une autre: le progrès doit être favorable à l’homme. Cette précision fut loin d’être une chimère: elle permit de distinguer le simple mieux du véritablement meilleur. Plus profondément, on voit s’enraciner les contours d’une morale progressiste, car on ne s’interroge plus seulement sur le comment, mais aussi sur le pourquoi du ­progrès. En d’autres termes, on questionne autant la cause que la finalité: c’est-à-dire, en fin de compte, la moralité du progrès et celle de l’homme qui le conçoit.

L’horlogerie, meilleure alliée du progrès
Comment l’horlogerie a-t-elle accompagné cette définition naissante du progrès? Déjà, on l’a vu, en lui fournissant son modèle mécaniste, c’est-à-dire le modèle suivant lequel chaque phénomène procède d’une relation de cause à effet. C’est bien là la base de l’horlogerie, l’expression conceptuelle d’un basique train de rouages!

Ensuite, l’horlogerie a incarné mieux qu’aucune autre l’aspect pluridisciplinaire du progrès. Avec elle, on comprend qu’un art, une science, des techniques, peuvent avancer de front pour atteindre un but commun, la représentation la plus précise du temps. En somme, avec l’horlogerie, on comprend que le progrès n’est pas nécessairement lié à une discipline isolée, mais à la conjugaison de plusieurs d’entre elles. Au XVIIe siècle, ce mélange des genres était inédit. On allait comprendre avec l’horlogerie que l’interdisciplinarité (astronomie, mécanique, mathématiques, etc.) était source quasi systématique de progrès.

L’horlogerie devait concrétiser, avec quelques uns de ses plus grands inventeurs, la notion de génie. Ce terme aujourd’hui générique, dont allaient s’abreuver les Romantiques de la même époque, sera incarné par des inventeurs comme Breguet. Avec lui, comme avec tant d’autres par la suite, on perçoit que le progrès émane de ces génies dont l’activité n’est pas l’application de règles mais la création de règles. Le génie est à la fois original (unique) et originel (sans modèle). Il est exemplaire: il devient lui-même un exemple, un nouveau point de départ.

L’horlogerie allait offrir un grand nombre de ces génies pour soutenir cette vision, les Huygens, Graham, Lépine, Breguet, Harrison, Moinet, Berthoud, Arnold. Tous, sans exception, étaient au sommet de leur génie durant cette riche période de définition du progrès, entre 1650 et 1750. L’horlogerie ne fut certainement pas la mère du progrès, mais la meilleure incarnation de sa définition moderne. Il en est resté une expression de nos jours: lorsque l’on attend l’évolution positive d’une situation, un progrès, ne dit-on pas que la roue tourne?