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Les foires, la culture hors-sol et la vraie vie

Les foires, la culture hors-sol et la vraie vie

Auteur: Jean-Philippe Arm

Quand au printemps la caravane horlogère s’arrête à Bâle pour y établir ses quartiers et y prendre ses aises, c’est pour beaucoup le temps des retrouvailles. Annuelles pour la plupart, bisannuelles pour ceux qui ont fait aussi le pèlerinage hivernal à Genève, plus fréquentes pour une poignée d’activistes qui ont honoré de leur présence commerciale les microsalons ayant fleuri aux quatre coins du monde. C’est le temps des rencontres joyeuses ou compassées, des bruyantes effusions ou des sourires polis, des embrassades, des poignées de main et des courbettes.

Les salons, c’est un peu comme les congrès, les conférences internationales, les croisières ou les complexes touristiques, une bulle hors du temps, un monde à part de faux-semblants souvent déconnecté de la réalité, pour au final y être confronté à nouveau, brutalement, reposé ou éreinté, bronzé ou blafard, contrat en mains ou poches vides, avec ou non la gueule de bois.

Il y a de la culture hors-sol dans cette affaire, qui n’empêche pas la production, même si elle procède d’une «installation» au sens devenu commun dans l’art contemporain. Il y a de la mise en scène, du décorum et de la théâtralité dans ces rassemblements thématiques.

Théâtre seulement ou vraie vie? Un peu des deux, avec une palette d’acteurs qui jouent leur propre rôle, d’où leur crédibilité. Et comme dans la vraie vie, la palette est large, avec ses nouveau-nés innocents, ses jeunes pleins d’idées, qui ont tout à prouver et dont l’enthousiasme n’a pas encore été écorné. Il y a ceux qui font feu ou flèche de tout bois, ceux qui ont atteint l’âge mûr, épanouis ou déjà blets, ceux enfin qui ont dépassé la date de péremption et radotent, comme celui que je rencontre régulièrement dans le miroir.

Et puis dans les traverses, on bute inévitablement sur les fossoyeurs, ces personnages retors commis aux basses œuvres, qui ont aux lèvres le sourire et la sentence qui fait froid dans le dos. Ils ont enterré une marque, en ont coulé une autre. Sont-ils à la recherche de nouveaux clients, naseaux ouverts au vent mauvais, humant l’humus de la décomposition avec délectation.

Amis horlogers, cadres supérieurs ou petites mains, si vous les voyez s’attarder dans votre stand ou devant vos vitrines, méfiez-vous. Ce n’est pas votre propre intérêt qui les guide et les motive, mais le leur exclusivement. Assurez-vous qu’ils ne sont pas de mèche avec votre propriétaire. Car si c’est le cas, il est temps pour vous de viser une porte de sortie. Comme aux échecs, il vaut mieux avoir un coup d’avance. Vous avez dit paranoïa? Simple observation de pratiques devenues courantes, privilégiant les vues à court terme, les intérêts immédiats, les commissions au passage. Allez, on se reverra de toute façon au prochain salon, mais vous aurez peut-être changé de casquette et de livrée.