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Le cheval de Troie Omega et la Qualité Fleurier

Le cheval de Troie Omega et la Qualité Fleurier

Auteur: Louis Nardin

Avant d’être soumises au Fleuritest, les montres complètes connaissent notamment un vieillissement accéléré du Chronofiable

Omega a dévoilé en décembre 2014 à Genève une nouvelle certification interne validée et contrôlée en permanence par l’Institut suisse de métrologie, l’organe gouvernemental suprême lié aux mesures et à l’application des normes. Au même moment, dans les replis du Jura neuchâtelois, la Fondation Qualité Fleurier fêtait sa première décennie. Responsable d’appliquer la certification horlogère indépendante la plus exigeante du marché, elle a inauguré une activité de tests ouverte à toute l’industrie.

L’époque n’est plus à l’entente entre marques et groupes quand il s’agit de définir la qualité d’une montre. Les prises de position lors de la révision des critères liés au Swiss made donnaient clairement à voir combien les intérêts divergeaient entre partisans d’un renforcement et ceux du statu quo.

L’histoire des normes horlogères liées à la qualité – il en existe aussi pour la fabrication – montre pourtant le contraire. Elle prend racine dans l’après-guerre. L’outil industriel helvétique est resté intact, l’économie nationale et mondiale redémarre, et les Suisses entendent bien tirer leur épingle du jeu. Au niveau horloger, la FH (Fédération de l’industrie horlogère suisse), qui représente la quasi-totalité des acteurs, redouble d’efforts pour influencer dans son sens la création des normes ISO qui se mettent en place. Elle les veut particulièrement exigeantes.

La Suisse a tout à y gagner: ingénieurs et scientifiques s’investissant pour innover et améliorer la qualité des montres, l’avantage concurrentiel est sérieux. Peu de pays possèdent ce potentiel intellectuel et technique ou doivent le reconstruire. Monter la barre sert aussi de stimulant au sein même des entreprises helvétiques. Autre avantage: en prenant le lead sur la définition de la qualité au niveau international, les Suisses s’assurent un accès aux marchés de pays ayant accepté ces règles. Ils savent également que ces derniers mettront du temps à rattraper l’écart créé. Les montres étrangères ne sont pas prêtes d’atteindre les vitrines helvétiques.

Tolérances obsolètes
Les temps ont changé. Le quartz a rendu obsolètes les tolérances de précision appliquées initialement aux mouvements mécaniques. La montre suisse mutée en objet de luxe, les efforts se sont focalisés sur la manière d’en parler et de la vendre. Certes, les normes ­restent valables, mais elles perdent en pertinence, pour plusieurs raisons.

Premièrement, aucune mise à jour sérieuse n’a été réalisée, ce qui laisse à penser que l’industrie se contente de règles du jeu dont les dernières ont été créées… dans les années 70! En termes d’innovation, on a vu mieux, même si elles restent techniquement de vrais défis pour les fabricants. Certaines ont certes été réactualisées, mais au compte-gouttes et partiellement. Dernier exemple en date, celle de l’étanchéité ISO 22810 révisée en 2010. En effet, un expert confiait sans détour qu’ouvrir des discussions plus larges mènerait très probablement à un abaissement des critères sous la pression de pays désireux de briller à leur tour dans la fabrication horlogère.

Par ailleurs, les usages et les attentes du public ont évolué, sans que des efforts d’actualisation ne soient entrepris pour en tenir compte. Enfin le label Swiss made a été très chahuté, sans parler de son usurpation par des produits étrangers de mauvaise qualité…

Dynamiques internes
La FH poursuit son travail de relais au niveau politique et de plateforme d’échange entre ses membres. Mais le terrain offre un spectacle différent avec, parmi les joueurs-clés, des groupes, Swatch Group en tête, et deux acteurs indépendants puissants, Rolex et Patek Philippe, qui s’associent ou s’ignorent au gré des circonstances – même si quelques alliances historiques s’avèrent assez stables. Dans ce contexte fragmenté, comment redynamiser efficacement le concept de normes, garantes de la qualité? Réponse: en inventant les siennes! Patek Philippe a été l’une des premières à emprunter cette voie en créant en 2009 son propre poinçon. Poussée égocentrique? Pas vraiment. A cette époque plusieurs marques, dont Cartier et Roger Dubuis, adoptent le Poinçon de Genève, utilisé jusqu’alors de manière presque confidentielle par quelques manufactures, comme Vacheron Constantin, mais soutenu avant tout et très largement par Patek Philippe justement. Forte de sa crédibilité et de sa réputation, la manufacture genevoise lance alors un programme d’analyse de ses processus de ­production et de son fonctionnement en général. De fait, elle réalise une sorte d’audit débouchant sur un catalogue de règles pour tous les échelons de l’entreprise qui, assemblées, précisent et garantissent la qualité d’une montre Patek Philippe. Son propre Poinçon était né. Occupant le haut de la pyramide horlogère, la maison pouvait agir de façon relativement libre, avec ses propres exigences.

Quinte royale
Omega a œuvré en brillant stratège pour créer son propre label annoncé en décembre dernier. Son plan d’attaque basé sur une innovation technique exclusive et la garantie d’un institut de contrôle étatique indépendant a la puissance de eu d’une quinte royale au poker. Ce nouveau label, au nom de code Officially Certified, a été rendu possible par un changement de la loi. Le METAS, l’Institut fédéral de métrologie en charge de l’application des normes et standards internationaux entre autres, est en effet devenu au 1er janvier 2013 un organe de droit public. Il était donc autorisé désormais à opérer comme prestataire de services avec des acteurs privés. L’occasion était splendide. Omega l’a repérée et l’a saisie. La marque a ainsi développé avec l’institut un protocole de tests liés à la performance et à la qualité du produit fini. Par ailleurs, il valide aussi ses processus de production! A terme toutes les montres avec mouvements manufacturés seront vérifiées individuellement dans un laboratoire indépendant géré par le METAS et situé dans les locaux mêmes de la manufacture biennoise – un nouveau bâtiment est prévu pour fin 2015. Les premiers tests débuteront alors.

Les nouvelles règles correspondent à ce qu’un client peut honnêtement attendre de sa montre aujourd’hui. La variation chronométrique journalière est ainsi limitée de 0 à +5 secondes par jour. La montre n’est donc plus autorisée à retarder et le delta journalier de 10 secondes défini par le COSC (-4/+6.) est réduit de moitié. De plus la validation s’applique à la montre et non plus seulement au mouvement, dont la marche peut subir des altérations au moment de l’emboîtage. L’attaque est sérieuse pour les marques misant sur le COSC pour garantir la qualité de leurs montres. Certes Swatch Group conservera la certification COSC pour ses marques de positionnement inférieur comme Tissot ou Mido. Symboliquement elle diminue ainsi le prestige du COSC. Encore que… Tissot, ne l’oublions pas avait remporté les deux premières places dans la catégorie «classique» de l’édition 2013 de l’implacable Concours de ­Chronométrie!

Mais la véritable botte secrète, le cheval de Troie du label Omega, tient dans la résistance à des champs magnétiques de 15000 gauss, soit 15 fois plus que la Rolex Milgauss, justement, et compatible surtout avec la puissance autorisée des instruments médicaux tels que les IRM. Pour l’anecdote, ce choix aurait d’ailleurs été inspiré par la plainte d’un radiologue qui déplorait de ne pas pouvoir porter son Omega en travaillant! La marque biennoise règne aujourd’hui en solitaire sur l’antimagnétisme à haut niveau grâce à une combinaison brevetée de matériaux non ferreux, avec en particulier du silicium S14 pour le spiral et le Nivagauss pour les pivots. La marque a même investi dans la fabrication d’un aimant d’une tonne et demie pour tester chaque montre dans des conditions réelles. Avec ce label, Omega place la barre très haut et invite le plus sérieusement du monde la concurrence à faire de même.

Qualité Fleurier au top
La Certification Qualité Fleurier opère à une échelle beaucoup plus réduite mais plus exclusive. Elle comporte en effet cinq tests et critères choisis pour incarner la performance technique et la bien-facture. Le mouvement doit ainsi être certifié COSC, réalisé sans matière plastique et proprement décoré. La montre complète doit résister au test Chronofiable qui vérifie principalement sa résistance à l’usure et au vieillissement. Il doit subir enfin le fameux Fleuritest, qui reproduit vraiment la vie au poignet d’une montre durant 24 h. A la fin du protocole, elle doit afficher une précision de 0 à +5 secondes par jour. Enfin, la montre doit être manufacturée intégralement en Suisse.

Défendu par trois marques légitimes et reconnues, le label Qualité Fleurier a donc passé le cap d’une première décennie. Michel Parmigiani, Maître horloger, Karl-Friedrich Scheufele, co-président de Chopard et Pascal Raffy, propriétaire de Bovet, sont à l’origine de cette certification créé en 2004 et qui s’est appliquée depuis lors à 3000 montres. En célébrant ce 10e anniversaire, tous trois ont mis en avant les retombées bénéfiques pour leurs marques de l’exigeante procédure de certification. Celle-ci a eu un fort impact sur la recherche et le développement, ainsi que sur les processus d’industrialisation visant à assurer la répétabilité des opérations.

Le mérite du label va au-delà de la technique. «Il a créé une nouvelle forme de valeur, commente Pascal Raffy. Elle est basée sur la connaissance et l’éducation, à savoir la capacité à identifier ce qu’est réellement une montre de qualité»

Contrairement à ce que l’on imagine parfois le label Qualité Fleurier n’est pas une appellation d’origine, mais bien une certification qualitative et technique. De nombreuses marques s’enorgueillissent légitimement d’être de Genève, de la Vallée de Joux ou de Schaffhouse. Elles ne brandiront donc jamais l’étendard de Fleurier. Elles pourraient pourtant tirer profit des installations pointues et des procédures extrêmes développées en terre neuchâteloise. Pour aller à leur rencontre la Fondation met désormais son outil à disposition de toutes les marques Swiss made et propose une activité baptisée FQF-Lab qui se focalise sur les tests de simulation et de mesure de haute précision.

Partager, mettre des moyens en commun, placer la barre plus haut et la franchir ensemble, pour mieux se battre sur les marchés mondiaux, la recette a été appliquée jadis avec succès. Elle est toujours d’actualité.