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La quête du calibre maison

La quête du calibre maison

Auteur: Louis Nardin

Dix ans séparent le premier mouvement manufacture de Frédérique Constant FC-910, à remontage manuel sorti en 2004 et le calibre automatique FC-942 de 2014 avec date, phase de lune et échappement silicium.

Les marques de petite ou moyenne envergure sont toujours plus nombreuses à se lancer dans le développement de leurs propres mouvements de base. A la volonté de démontrer des compétences s’est ajouté le souci d’assurer son approvisionnement quand la fermeture d’un robinet est programmée… La quête de cette indépendance manufacturière symbolisée par la production d’un véritable calibre maison est longue et coûteuse. Le succès exige beaucoup de patience et de pragmatisme.

Un mouvement de base propose les heures, les minutes et les secondes. Or cette apparente simplicité cache les plus hautes exigences en termes de fiabilité et de performances et devrait satisfaire à la définition même du chronomètre. Il sert par ailleurs souvent de moteur pour entraîner des fonctions supplémentaires. Le calibre de base illustre aussi la personnalité de la marque par ses spécificités techniques et son architecture. Il signe sa capacité à innover, et ainsi à se distinguer de la concurrence. Toutefois, on ne s’invente pas manufacturier. Plusieurs enseignes horlogères doivent découvrir ou réapprendre la fabrication de mouvements, un processus long et onéreux. En effet, pour la conception et la réalisation d’un calibre de base il faut compter aujourd’hui environ quatre ans, un investissement moyen de 3 à 5 millions de francs et un prix final de 800 à 2000 francs l’unité. Certaines marques ont pourtant fait le pas, comme Frédérique Constant, Oris et Bovet.

Esprit d’équipe
Tant pour le développement que pour la production, l’union fait la force, comme en témoigne Peter Stas co-fondateur avec sa femme Aletta de Frédérique Constant au tournant des années 1990: «En 2001, nous avons décidé de créer nous-mêmes un mouvement qui exprimerait encore mieux notre concept Heart Beat où le balancier est visible et positionné près du cadran. Nous y sommes parvenus en collaborant avec un talentueux diplômé de l’Ecole d’horlogerie de Schoonhoven, en Hollande, et un team de spécialistes genevois, de l’Ecole d’horlogerie et de l’Ecole d’ingénieurs. En 2004, le FC-910 voyait le jour. Sa production a obéit au même principe collaboratif. Nous allions voir des sous-traitants avec qui nous avions des rapports très ouverts. Tout le monde y gagnait: en échange de leur aide ils recevaient des commandes.»

Ce printemps, Oris dévoilait son calibre 110 en l’honneur des 110 ans de la maison. Avec une réserve de marche de 10 jours, il signe le retour d’Oris parmi les marques aux mouvements exclusifs. Là encore, le réseau a été la clé du succès. «Oris possède une partie des compétences nécessaires à la création d’un calibre mais pas toutes, explique Ralf Hilbich, responsable développement produits. C’est pourquoi nous avons travaillé étroitement avec des partenaires externes pendant quatre ans pour créer ce mouvement à partir d’une page blanche. La collaboration avec l’Ecole d’ingénieurs du Locle HE-Arc a débouché sur le développement de l’indicateur de réserve de marche non linéaire, par ailleurs breveté. Nous avons aussi sélectionné avec soin une trentaine de sous-traitants pour obtenir la meilleure qualité. Par ailleurs, nous avons déjà intégré l’assemblage du mouvement.»

Simplicité et sécurité. Se focaliser sur des solutions simples et éprouvées constitue un autre facteur de réussite. Peter Stas et son équipe ont justement fait preuve de prudence. Ils ont isolé les risques, pour les régler un à un au court du développement. «Nous avons commencé en utilisant des composants existants ainsi qu’un échappement complet Nivarox pour un maximum de sécurité. Nous avons aussi fait preuve d’un maximum de flexibilité dans notre approche et toujours visé la simplicité. C’est pourquoi, le FC-910 se remonte manuellement et qu’il n’indique que les heures et les minutes.»

La recherche de solutions simples s’applique aussi au processus de fabrication. «Notre première version du calibre 110 comptait entre 350 et 380 composants, se souvient Ralph Hilbich. Mais sa construction, trop complexe, ne pouvait être industrialisée. Pour cette raison, il compte désormais 177 composants seulement. Ce choix s’imposait aussi pour des questions stratégiques puisqu’il sera progressivement intégré dans plusieurs collections.»

Vision originale
Propriétaire de Bovet ainsi que de la société Dimier 1738, Pascal Raffy a travaillé différemment avec ses équipes pour créer le Virtuoso, premier calibre trois aiguilles de la marque Bovet. «La manufacture Dimier était historiquement spécialisée dans la fabrication de grandes compli­cations et de tourbillons, explique-t-il. Le défi consistait à appliquer ce savoir-faire à la création et à la fabrication d’un calibre de base. Etant collectionneur avant tout, j’ai veillé à ce qu’il soit réalisé avec le même soin qu’une grande complication et qu’il incarne l’âme de la maison. Par exemple, le Virtuoso devait donner l’heure des deux côtés, inciter à saisir une loupe pour l’observer en détail et respecter les canons de la haute horlogerie en termes de finitions. Huit ans se sont écoulés entre le début du projet et la présentation du calibre, cette année. Une première version, le 1150 a même été abandonnée au profit de la seconde, actuelle, le 1375 “Virtuoso”. Il possède toutefois une petite complication à travers sa seconde coaxiale qui s’affiche des deux côtés!»

L’investissement financier que représente la création d’un calibre de base dépasse les simples coûts de développement et de fabrication. Il induit en effet un manque à gagner temporaire. Car tous les intervenants l’admettent: il est impossible de reporter directement ces frais sur le produit final. Son prix doublerait, au minimum. «L’Oris 110 est un investissement à long terme et participe à consolider notre avenir, détaille Ralf Hilbich. C’est pourquoi nous faisons aujourd’hui ces efforts.»