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La griffe de Pininfarina

La griffe de Pininfarina

Auteur: Jean-Philippe Arm

Après les voitures et les yachts, voici l’architecture, ici toujours en relation avec les transports: la tour de contrôle de l’aéroport d’Istanbul est signée Pininfarina.

Entre le monde de l’horlogerie et celui de l’automobile, les relations ont toujours été étroites et diverses, à commencer par le chronométrage des courses et la fourniture des montres de bord. S’ajoutent naturellement la floraison de labels horlogers sur les carrosseries et inversement de logos automobiles sur les cadrans, ainsi qu’une litanie de partenariats ayant trouvé un terreau favorable sur des circuits célèbres ou l’asphalte de routes secondaires.

Pour lancer de nouvelles lignes, les marques ont souvent demandé à leurs propres designers de s’inspirer des voitures. Les belles mécaniques à quatre roues et les moteurs à huit cylindres allaient-ils se retrouver métamorphosés au poignet ? Pas vraiment. Les créateurs n’ont souvent retenu qu’un élément particulier, en partant d’une calandre, d’un tableau de bord, d’un moyeu, d’un phare, d’un bouchon de réservoir, sinon d’un pot d’échappement… En dépit d’une communication volontiers emphatique, le résultat relève souvent d’avantage de l’anecdote, du prétexte à peine exploité que de l’effet d’un puissant souffle d’inspiration venu du garage.

Et si l’on demandait plutôt aux designers de l’automobile de mettre leurs compétences au service des montres? Bovet a fait ce pari il y a huit ans en signant un partenariat avec Pininfarina, célèbre maison italienne de design automobile, qui a fait rêver des millions de passionnés. Il est difficile en effet de résister à la séduction des mythiques Ferrari dessinées par Gian-Battista, Sergio ou Andrea. Depuis les années 1930, la liste des bolides, des prototypes et autres stars des salons automobiles, tous signés Pininfarina est impressionnante: plus de 1000 modèles.

En 2010 le premier fruit de cette collaboration inédite avec une maison horlogère prenait la forme d’un tourbillon avec une rotation de 80 secondes célébrant le 80e anniversaire de la société italienne. Son nom coulait de source, Ottanta. Un chronographe suivait en 2011, baptisé Cambiano, du nom de la petite bourgade du Piémont où l’entreprise est installée. C’est là qu’a été présentée au printemps dernier la nouvelle cocréation, la septième déjà, suivant le rythme annuel choisi par les partenaires.

Engagés sur le long terme, ceux-ci sont visiblement ravis de travailler ensemble, qu’il s’agisse des patrons Pascal Raffy et Paolo Pininfarina ou des membres de leurs équipes. C’est un challenge, car les contraintes de la mécanique horlogère suisse fixent des limites aux envolées créatrices italiennes. Mais c’est la vocation même des designers industriels que de gérer de telles contraintes, de mettre la forme au service de la fonction, de l’intégrer. Cela ne les empêche pas de bousculer un peu les constructeurs, de leur suggérer de nouvelles pistes pour aboutir à « un compromis sans compromission ». Tout cela se fait au coude à coude dans un échange permanent qui enrichit mutuellement tous les protagonistes.

Avant de plonger dans le monde de Bovet en s’immergeant dans les ateliers de la manufacture suisse, les designers de Cambiano n’avaient jamais travaillé pour l’horlogerie. En passant de la taille d’une voiture à celle d’une montre, l’échelle est différente, mais l’approche est la même: «Nous avons le même souci du détail.» Le changement de taille ne les inquiète guère depuis qu’ils ont élargi leur champ d’action à l’univers des yachts, puis aux objets de la vie quotidienne. Passant de la cuisine à la salle à manger, ils s’éclatent aussi dans l’architecture. A chaque fois c’est une remise en question pour les créateurs, l’apprentissage des codes d’un nouvel univers, que la griffe Pininfarina va saisir, absorber et réinterpréter.

Un ciel bleu sans nuages? Le rachat de la maison familiale italienne par le groupe indien Mahindra l’an dernier a suscité quelques interrogations, vite dissipées. Il n’est pas question de toucher au trésor piémontais. On ne rachète pas la Romanée-Conti pour y planter des arbres fruitiers.