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Ferdinand Berthoud, le grand retour, enfin!

Ferdinand Berthoud, le grand retour, enfin!

Auteur: Jean-Philippe Arm

Portrait officiel de Ferdinand Berthoud portant sa région d’honneur, avec son pyromètre et une horloge marine.

Avec une grand-mère née Berthoud, je me suis longtemps et souvent étonné qu’un nom aussi illustre de l’histoire de l’horlogerie ne soit pas encore revenu sur le devant de la scène. Profitant de la formidable embellie de la montre mécanique, les années 1990 et 2000 ont vu sortir des limbes d’anciennes marques disparues depuis belle lurette. Ou en apparaître de nouvelles fondées sur les noms d’horlogers célèbres ou méconnus, ayant d’une manière ou d’une autre marqué les annales de leur art en Grande-Bretagne, en France, en Allemagne, en Scandinavie ou en Suisse.

Nous avons même été sollicités à plusieurs reprises par des héritiers ou des opportunistes à la recherche d’informations sur le parcours d’un ancêtre horloger, de contacts utiles pour relancer la machine, d’investisseurs potentiels ou d’histoires à raconter. Nous avons poliment souhaité bonne chance à ces entrepreneurs à la vocation naissante qui imaginaient que le monde entier les attendait, que c’était chose facile et forcément très rentable de se lancer ainsi. En y regardant de plus près nous avions constaté que de nombreux noms étaient protégés, que des marques avaient été déposées en rafales… Et nous avons assisté à quelques floraisons printanières, parfois prometteuses, le temps d’un salon à Bâle, mais le plus souvent sans lendemain; et avons suivi aussi de prétentieuses présentations de produits sans intérêt associés à des patronymes qui méritaient mieux que ça. Craignant le pire, on s’est mis à penser qu’il valait mieux pour notre Ferdinand Berthoud, qu’il reste dans les vitrines de pièces anciennes ou dans les bibliothèques, puisque celui qui avait été l’un des plus grands horlogers du XVIIIe siècle avait été également prolixe la plume à la main.

L’homme de la situation
Et voici qu’un jour de 2013 la nouvelle est tombée qui nous a vraiment réjouis. Chopard avait récupéré les droits du nom qui nous était cher, avec l’intention de créer une marque, Chronométrie Ferdinand Berthoud. Ouf! Tout risque de désastre, imminent, était écarté, et tant pis pour le recyclage de mouvements bas de gamme dans des emballages trompeurs. La nouvelle était excellente en effet, à plus d’un titre. Franchement, il ne pouvait pas mieux tomber. Si on fait abstraction des médisants professionnels et des jaloux pathologiques, l’ensemble du monde horloger a depuis vingt ans beaucoup d’estime et même d’admiration pour le parcours de Karl-Friedrich Scheufele, car c’est évidemment lui qui était l’âme de cette nouvelle mission. Sa démarche entrepreneuriale incarnée par les calibres L.U.C développés à Fleurier impose le respect et chacun reconnaît son sérieux, sa rigueur et sa modestie; mais oui ça peut exister dans l’horlogerie. Pour avoir suivi toutes les étapes de la construction de la branche manufacturière de Chopard et de ses collections de haute horlogerie, nous avons donc eu d’emblée la conviction que cet homme, avec la bénédiction du groupe familial, allait une nouvelle fois se donner les moyens et le temps de bien faire les choses.

Et nous est aussitôt revenu en mémoire ce premier hommage indirect rendu par Chopard à Ferdinand Berthoud en 2007, sous la forme d’une passionnante conférence de Jean-Claude Sabrier donnée dans le cadre du L.U.CEUM, le musée de la marque à Fleurier, qui possédait quelques pièces de la dynastie du grand horloger. Cela semblait bien naturel et ne nous avait pas même mis la puce à l’oreille: celui-ci n’était-il pas né à Plancemont à quelques kilomètres de là. Un proche voisin en quelque sorte, même à quelques siècles de distance.

La transparence
Une dynastie? Une famille en tout cas et quelques générations, avec Ferdinand né en 1727, qui apprend le métier d’horloger-pendulier dans l’atelier de son frère Jean-Henry, avant de partir à Paris à 18 ans, pour s’engager comme compagnon chez les meilleurs maîtres, ne pouvant pas légalement effectuer comme étranger un apprentissage en bonne et due forme. Ses neveux le rejoindront, vingt-cinq ans plus tard, d’abord Henry, pour un temps à oublier, et surtout Pierre-Louis, qui ­dirigera brillamment son atelier et signera Louis Berthoud des pièces remarquables aussi. Ce dernier aura deux fils, Jean-Louis et Charles-Auguste, qui s’illustreront à leur tour dans les chronomètres destinés aux navigateurs et produits sous la signature de «Berthoud Frères».

L’histoire horlogère du patronyme aurait pu s’arrêter là, et repartir comme chat sur braise après une interruption d’un siècle et demi. On a vu des trous aussi béants remplis sans scrupules. En réalité, la marque Ferdinand Berthoud n’a jamais existé, au sens où on l’entend aujourd’hui. Selon la coutume de l’époque, les maîtres horlogers signaient simplement leurs pièces, celles de leurs employés ou de leurs fournisseurs. Karl-Friedrich Scheufele le savait bien. Il a joué la transparence en créant une nouvelle marque, plutôt que de prétendre être le sauveur d’une belle et fort ancienne endormie. Voilà qui était de bon augure et allait évacuer de vaines polémiques.

«Je dois avouer que je ne connaissais pas Ferdinand Berthoud avant d’arriver au Val-de-Travers, dit-il en toute simplicité. Pour développer la partie chronométrie de notre musée, il s’est naturellement imposé. De fil en aiguille, je me suis passionné pour son œuvre et quand l’opportunité de racheter le nom qui était déposé s’est présentée en 2006, je l’ai saisie.»

Le respect d’une œuvre
Cela s’est fait très discrètement et il s’est passé du temps avant que l’information soit divulguée et le projet annoncé. «J’ai beaucoup de respect pour son œuvre et je voulais absolument que nous soyons à la hauteur. Il fallait s’en imprégner pour en faire une interprétation d’aujourd’hui, respectueuse de ses codes. Un tel défi ne se relève pas du jour au lendemain.» On peut le dire en cet automne 2015: il valait la peine d’attendre.

On rembobine avec Ferdinand qui obtient à 26 ans le titre de maître-horloger à titre exceptionnel, car il ne répond pas aux critères corporatistes, mais s’est déjà illustré en présentant une pendule à équation bien accueillie par l’Académie royale des sciences. Il en présente très vite une deuxième, avec une autonomie de marche de treize mois, ainsi qu’une montre à secondes concentriques également à équation et offrant les mois et les quantièmes. Sa réputation est faite et le jeune homme est appelé par Diderot et d’Alembert à rédiger le premier d’une série d’articles pour l’Ency­clo­pédie, d’«Equation» à «Répétition», en passant par «Fusée» et rien moins que «Horloge», «Horloger» et «Horlogerie».

L’horlogerie pour les nuls
Si Ferdinand Berthoud occupe une place unique dans l’histoire horlogère, c’est aussi parce qu’il a énormément écrit, consignant, décrivant et expliquant toutes ses recherches, ses développements, ses expériences, ses réalisations et ses tests. C’est ainsi qu’il a publié plus de 4000 pages de son vivant et notamment quelques ouvrages généraux, dont une sereine «Histoire de la mesure du Temps», livre de chevet de générations d’horlogers. Il toucha aussi un public plus large, car il avait le sens de la vulgarisation et peut être considéré comme un précurseur. L’horlogerie pour les nuls? Ne cherchez pas plus loin. En 1759, il publiait déjà «L’Art de conduire et de régler les pendules et les montres, à l’usage de ceux qui n’ont aucune connaissance d’horlogerie».

Ses «Traité des Horloges de marine» et « Traité des montres à Longitudes» alimentèrent les débats, parfois polémiques. La chronométrie de marine fut en effet une des grandes affaires de sa vie. Comme elle le fut en ce temps-là pour quelques nations et une poignée d’horlogers d’exception, dont John Harrison, bien sûr, Thomas Mudge, John Arnold et Pierre Le Roy (rien à voir avec la maison L. Leroy…).

De la Royal Society à l’Empereur
En 1763, l’Académie des sciences est séduite par son horloge marine No 1, une grosse machine avec fusée et chaîne, et convainc le ministère de la Marine française de l’envoyer en Angleterre examiner celles de Harrison. Il fit ainsi officiellement plusieurs voyages à Londres, devint membre de la Royal Society of London, ce qui est toujours piquant pour un Français, lequel en l’occurrence deviendra dans la France révolutionnaire membre de l’Institut national, puis sera fait Chevalier de la Légion d’Honneur par l’Empereur.

A son retour de Londres, il réalise de nouvelles horloges marines. Les No 6 et No 8 sont testées durant 18 mois lors d’un voyage aller-retour à Saint-Domingue. Il devient officiellement Horloger Mécanicien du Roi et de la Marine, qui lui commande 20 nouvelles horloges.

L’obsession de l’isochronisme
Jusqu’en 1789, il en réalisera lui-même 45 fondées sur 20 calibres différents, et ne s’arrêtera pas pour autant. Ses recherches incessantes ont porté sur l’énergie, passant du poids au ressort, jouant avec un remontoir d’égalité, s’attachant à diminuer les frottements. Obnubilé naturellement par l’isochronisme, il travailla sur la trempe des spiraux, qu’il faisait lui-même, imagina un compensateur isochrone, s’attacha aussi à corriger les effets de la température. Pour l’échappement, il changea souvent son fusil d’épaule et se montra plutôt conservateur. Il passa de la roue de rencontre à l’échappement à recul, puis à cylindre et surtout à détente pivotée. Il utilisa aussi sa formule simplifiée par Arnold, l’échappement à détente à ressort, semble-t-il pour abaisser son prix de revient.

Avant la Révolution, 24 voyages en mer avaient été faits avec des horloges et des montres à longitudes de Ferdinand Berthoud, d’abord pour les ­tester, puis pour les besoins de la navigation ou de la cartographie. Cinq d’entre elles avaient disparu en mer après trois ans de navigation lors du naufrage de l’Astrolabe du comte de La Pérouse au large des îles Salomon en 1788.

L’heure décimale
Durant la période révolutionnaire, alors que son compatriote Abraham-Louis Breguet, son cadet de 20 ans, revient pour un temps en Suisse, Ferdinand Berthoud n’est pas troublé par l’agitation politique et sociale. Il poursuit ses recherches et ses développements depuis une dizaine d’années à la campagne, à Groslay, à une quinzaine de km au nord de la capitale, tandis que Louis gère parfaitement l’atelier parisien. C’est ce dernier qui a livré la première montre de poche à longitudes et qui va signer le premier chronomètre de navigation à affichage décimal, l’heure révolutionnaire en vigueur d’octobre 1793 à avril 1795.

A Groslay, Ferdinand n’a pas été seul à travailler: il a eu des collaborateurs, accueilli des stagiaires et formé des élèves, en particulier Jean Martin, fils d’un de ses employés né dans la maison. Celui-ci a exécuté plusieurs horloges et montres de marine, ainsi qu’une horloge astronomique, et son mentor favorisera sa carrière.

Perfectionniste jusqu’au bout
Jusqu’à son dernier souffle rendu en 1807, à 80 ans, l’homme n’a cessé de perfectionner ses chronomètres de marine, comme en témoigne son journal manuscrit conservé à la bibliothèque du Musée national des techniques, le CNAM (Conservatoire national des arts et métiers). C’est là aussi que nombre de ses réalisations ont pu être regroupées. On l’y retrouve à son établi en leur compagnie, personnage de cie réalisé par le Musée Grévin en 1982.

A sa mort les témoignages ont été innombrables car l’homme était une célébrité dans le monde de l’horlogerie, dans celui de la navigation et dans toute l’Europe, ses ouvrages à succès ayant déjà été traduits en anglais, en allemand, en italien et en hollandais. Puis les hommages posthumes se sont répétés en 1907, tandis qu’en 1949 une souscription publique dans le canton de Neuchâtel permettait de remplacer le buste du monument qui lui avait été dédié à Groslay, décapité durant la Deuxième Guerre mondiale.

Une nouvelle date va figurer désormais dans tout ouvrage consacré Ferdinand Berthoud, 2015, qui ouvre un nouveau chapitre, dont on peut imaginer qu’il l’aurait lu avec reconnaissance avant de toucher la main de Karl-Friedrich Scheufele.