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Dans l’intimité des Anciens

Dans l’intimité des Anciens

Auteur: Jean-Philippe Arm

C’est une histoire d’amour et d’amitié. L’amour des livres, des textes anciens, de l’écrit sous toutes ses formes, nous sommes nombreux à le partager depuis Gutenberg. Et même avant, car les manuscrits n’ont pas échappé à cette vieille passion.

Ce n’est pas un hasard si dans ce magazine chaque numéro débute toujours par la rubrique consacrée aux livres. A l’annonce de l’acquisition aux enchères de la bibliothèque horlogère de Jean-Claude Sabrier par François-Paul Journe et de l’écrin qui lui était réservé dans les locaux de la manufacture genevoise, il nous est apparu comme une évidence que nous allions nous immerger un jour avec délectation dans cet univers exceptionnel. Il faut savoir que l’ensemble des documents réunis par l’historien normand décédé en novembre 2014, constitue une collection privée, exclusivement consacrée à l’horlogerie, vraiment unique.

Ils sont tous là, à portée de mains, gantées comme il se doit pour respecter leur intégrité : Abraham-Louis Breguet, Antide Janvier, Ferdinand Berthoud, Pierre Le Roy, Louis Moinet, autant d’icônes d’expression française du développement et de la transmission du savoir horloger, autant de traités, de mémoires, d’essais, du XVIIIe et du XIXe siècle surtout. Naturellement, pour ces praticiens de pointe à la tête bien faite, la chronométrie, avec les montres à longitude et les horloges marines, était au centre de profondes réflexions, de descriptions, d’esquisses. Ils renvoient forcément aux noms de John Harrison, de Thomas Mudge, de John Arnold ou de Thomas Earnshaw, mais du côté des anglophones ce sont davantage les œuvres des commentateurs, analystes ou théoriciens que l’on retrouve, plus prolixes que les horlogers eux-mêmes, comme William Holder et son « Discourse concerning Time » de 1694. Le Danois Urban Jürgensen est lui bien présent.

Près d’un millier d’ouvrages et de précieux manuscrits réunis dans des dossiers, des boîtes, des coffrets à l’apparence de bouquins… Renonçant à un parcours méthodique et systématique qui nous aurait pris des semaines, nous avons musardé, titillé par une couverture, aiguillonné par un nom, dérouté par un titre, absorbé par un thème, emballé par un dessin, fasciné par une écriture. C’est ainsi qu’au hasard de cette délicieuse et passionnante balade improvisée, nous sommes tombé sur cette inattendue dédicace d’Antide Janvier à son ami L.M. Waille : « Ceux qui veulent accroître leur réputation dédient leurs ouvrages aux Savans ; pour moi, qui n’ai d’autres ambitions que celle de satisfaire mon cœur, je vous consacre ce livre comme un témoignage public de l’amitié constante et sans nuages qui nous unit depuis cinquante ans. »

Deux siècles plus tard, l’écho est saisissant, car c’est exactement ce qui a motivé François-Paul quand il a décidé, à deux jours de sa dispersion aux enchères, d’acquérir la totalité de la collection de son vieil ami Jean-Claude, tout simplement pour lui rendre hommage. Ces deux-là avaient respectivement 17 et 35 ans quand ils s’étaient rencontrés à Paris dans le fameux atelier de l’oncle, où FPJ apprenait son métier et qui était un lieu de rencontres de tous les passionnés d’horlogerie ancienne.

Leurs échanges féconds allaient durer plus de 40 ans. « Je lui dois énormément », résume sobrement l’horloger. « Et c’était la moindre des choses que de respecter sa mémoire en conservant dans son intégralité cet ensemble de documents, qu’il avait mis une vie à réunir et qui symbolisent si bien le puits de connaissances qu’il était lui-même. »

La série d’ouvrages fondamentaux que l’on peut passer en revue est impressionnante, avec des textes, des planches exceptionnelles, des dessins, que les imprimeurs au nom du Roi, puis de la République, ont mis en valeur pour mieux les transmettre au plus grand nombre. Qu’il s’agisse des lois de l’astronomie ou de la théorie des ressorts, on sent au fil des pages la vibration des auteurs, la fièvre de la recherche jamais aboutie, la quête de la démonstration absolue, de l’estocade.

Nous voici en présence de brillantes synthèses et de théories savantes, mais le sentiment dominant est d’être au cœur même d’un processus en cours, celui de la découverte et du développement de la connaissance, de la science et de la technique. Certains ont tenu un journal de bord, dans lequel ils ont consigné toutes leurs pensées. On est là dans la tête des penseurs et des chercheurs, et c’est troublant.

L’émotion monte encore d’un cran quand il s’agit de manuscrits. Certains étaient destinés à la publication mais n’ont pas été imprimés, tels ces pavés de Pierre Le Roy, que Sabrier affectionnait tout particulièrement. D’autres n’avaient pas cette vocation et relèvent presque d’une touchante intimité. On est alors dans l’atelier de Ferdinand Berthoud, dont les précieux cahiers de recherches, nous invitent à suivre l’œuvre naissante par-dessus son épaule. On est dans les pensées d’Antide Janvier, dans ses tracas aussi, dans ce quotidien moins brillant parfois pour de grands hommes que la trace étincelante que leur génie a laissé dans l’histoire de la mesure du temps.